Denis Fricker

Doyen de la Faculté de théologie catholique, Université de Strasbourg, Professeur Sciences bibliques Nouveau Testament

Élisabeth Parmentier

Professeur ordinaire en Théologie pratique, Faculté autonome de Théologie protestante, Université de Genève et Institut lémanique de théologie pratique Genève-Lausanne (ILTP). Elle est également vice-doyenne de la Faculté de théologie (UNIGE).

1 juin 2021

Une Bible. Des hommes

Regards croisés sur le masculin dans la Bible

Cet ouvrage fait suite à Une bible des femmes, en interrogeant la Bible en tant que collection entièrement écrite, en leur temps, par des hommes – bien qu’une audacieuse hypothèse actuelle suppose que l’évangile selon Marc serait d’une main féminine… Il est donc d’autant plus étonnant de trouver des orientations moins massivement « patriarcales » que supposé. Bien des hommes s’avèrent peu conformes à des images statiques.

Les tandems et le trio d’auteurs et d’auteures de cet ouvrage n’ont examiné qu’un petit échantillonnage de thématiques significatives pour les contemporains 1. Il est nécessaire de travailler la masculinité, même au prix d’un anachronisme assumé et mesuré. Car s’il est évident que la remise en question de la virilité traditionnelle aurait paru abstruse aux rédacteurs bibliques, elle est devenue incontournable pour les temps actuels dans les nombreuses situations de relations des hommes avec leurs compagnes, collègues, soeurs, filles, mères… et entre eux. Il est donc temps de leur redonner l’occasion de s’interroger sur leur condition masculine ; mais également, en dialogue avec les femmes. L’idée nous est venue de lecteurs masculins du premier ouvrage, qui se disaient attristés et choqués de la piètre figure que la société leur renvoie aujourd’hui, depuis #Meetoo et la parole libérée de personnes victimes d’abus. Ne pouvant se reconnaître dans les figures d’abuseurs ou de rustres égocentriques, ils se jugent « certainement maladroits, mais pas misogynes ». Ces réactions incitent à explorer les masculinités dans la Bible.

21 auteurs et auteures pour 10 problématiques typiques

Nous avons travaillé en regards doublement croisés : dans la mixité des genres et dans le croisement des confessions catholique et protestantes, pour approfondir des thématiques en lien avec les stéréotypes courants de la masculinité. Différents traits se dégagent des textes étudiés : la paternité, le pouvoir, la militance, la camaraderie ou encore le leadership… Toutefois, et c’est une bonne surprise, dans la Bible se côtoient des modèles de virilités surfaites aussi bien que leurs contre-modèles, parfois réunis dans le même texte, voire dans la même figure paradoxale. Ainsi une lecture contemporaine des récits étiologiques de l’Ancien Testament laisse, par exemple, entrevoir qu’Abraham, la figure patriarcale, faillit sacrifier à son zèle ses fils, Ismaël et Isaac, tous deux sauvés in extremis par des interventions divines 2.

Cependant les Anciens aussi savaient se glisser dans ces failles d’une histoire sainte idéalisée, comme le laisse entendre le récit poétique sur l’épreuve hors norme que Dieu laisse s’abattre sur Job, pourtant un Juste. Son initiation dramatique à la vulnérabilité et au consentement ne donne pas de réponse définitive à la question du juste indûment éprouvé, mais elle ouvre nos yeux sur un modèle masculin plus humain, à la fois vulnérable, persévérant et consentant à l’inexplicable 3. Joseph aussi est qualifié de « Juste » (Mt 1,19) bien qu’il apparaisse d’abord comme le dindon de la farce dans un récit de l’enfance qui le prive des atouts minimaux d’une honorable virilité que sont une fiancée fidèle et un fils biologique légitime. La narration de Matthieu montre pourtant Joseph en passe d’inventer, grâce à ses songes révélateurs, une paternité et une conjugalité alternatives. Dès lors, il peut servir de modèle pour des hommes qui cherchent à répondre avec intégrité aux défis actuels des recompositions familiales 4.

Les rapports au sein du groupe des disciples à la suite de Jésus sont également exposés à une recomposition des relations habituelles.

Les rapports au sein du groupe des disciples à la suite de Jésus sont également exposés à une recomposition des relations habituelles 5. Par leur renoncement aux avantages de la vie familiale sédentaire, ces disciples perdent effectivement en reconnaissance et en autorité au sein d’une société foncièrement patriarcale. Est-ce alors par effet compensatoire que les textes des évangiles rapportent des rivalités internes ? Sur ce plan aussi un renversement des habitudes est imposé par Jésus lorsqu’il accorde au serviteur de tous la place du premier dans la communauté. Ce retournement de situation peut-il aussi s’opérer par rapport à l’autre sexe ? Le récit de la passion le laisse entendre lorsque le terrain de l’annonce de la résurrection, abandonné par les hommes en fuite, est réinvesti par les femmes qui suivaient Jésus, jusque-là plutôt discrètement – à en croire le témoignage des textes. Ce virage décisif aura ouvert un espace d’exploration des relations entre hommes et femmes, sans doute fut-il trop vite refermé par les premières communautés sous pression de la société environnante 6.

Rien n’empêche de le rouvrir, à l’image de l’apôtre Paul. Malgré sa réputation de misogyne, il n’a pas hésité à explorer ce lieu de redistribution des attributions masculines et féminines, lorsqu’il use de la belle métaphore de l’accouchement 7 pour signifier son rapport personnel unique à ses enfants dans la foi, tout apôtre masculin qu’il soit. Ces hommes ont été saisis et témoignent de la rencontre avec Dieu, dans le peuple « des pères » et en Jésus de Nazareth, le « Fils de l’homme ». Autant de transformations du masculin – tout comme du divin, que nous sommes aujourd’hui davantage disposés à entendre, et que les évolutions dans la recherche biblique permettent de manifester mieux.

Un fil conducteur inattendu : la vulnérabilité

Finalement il n’y a pas même un seul chapitre dans l’ouvrage qui puisse tracer une trajectoire masculine « réussie ». Celle de Samson semblait prometteuse, surtout que l’Esprit du Seigneur lui avait été donné… mais il échoue, piégé par son incapacité à apprendre de ses erreurs 8. Sous la surface de ces récits court la ligne persistante de la vulnérabilité. Théologiquement, cette vulnérabilité se dit dans la faillibilité 9, l’aveu des obscurités et du péché, l’éloignement de la grâce offerte en Christ. L’apôtre Paul en est un observateur méticuleux à partir de sa propre expérience 10. Il ne fut pas condamné pour son zèle qui s’était dégradé en fanatisme, mais arrêté par la grâce du Christ.

Sous la surface de ces récits court la ligne persistante de la vulnérabilité.

La masculinité comme question

Que peut apporter une telle lecture aujourd’hui ? La masculinité n’étant pas une question controversée à l’époque ancienne, à quoi bon lui imposer cette interprétation ? Elle s’avère d’abord nécessaire parce que la période actuelle marque un tournant, encore discret mais conséquent. Progressivement, dans beaucoup de pays, l’égalité souhaitée entre les sexes se traduit en effet par des règles sociales et juridiques qui imposent la prise de conscience, dans les faits, d’un réajustement nécessaire. Les hommes déjà avertis de ces questions et qui prêtaient attention à la situation des femmes par des attitudes concrètes ne le feront désormais plus par bonne volonté ou ouverture d’esprit mais, plus prosaïquement, parce que la loi et une sociabilité minimale le leur imposent. Il leur faut donc de plus en plus en assumer les conséquences pratiques et réinventer leur rapport à l’autre sexe. S’ils sont croyants, ils sont tout autant concernés. Beaucoup de prêtres catholiques réalisent par exemple qu’il leur faut, pour le moins, réévaluer leur perception de la masculinité du Christ, et donc celle de la vocation sacerdotale, à la lumière de cette lecture différente des rapports entre les sexes.

Une telle lecture s’impose également parce que l’histoire ne progresse pas linéairement, et que les relations entre hommes et femmes au XXIè siècle restent menacées. Des retours en arrière se font jour : insécurité, incivilités, irrespect, voire violence envers les femmes (et parfois réciproque), tout comme envers toute personne qui sort des normes. La peur souvent masculine de « perdre la face » mène à des violences, des vengeances, des actes désespérés. Les textes bibliques sont dans de telles errances des propositions alternatives incroyables. Non que la Bible serait pourvoyeuse de solutions ou de modèles moraux, bien plutôt elle donne courage pour accepter la transformation, qui est la finalité de toute la traversée biblique, dans une conformation orientée vers ce que le Christ a déjà révolutionné. Ainsi par exemple, le récit sur « la femme adultère » pourrait et devrait plutôt être intitulé 11 « changer le regard sur les femmes – et oser être changé soi-même ».

Finalement, le souhait formulé pour les modèles de masculinité aujourd’hui est simple, décrit à l’aide d’une citation qui exprime l’essentiel : « Juste des hommes. Mais des hommes justes » 12. Cette fois-ci le terme « hommes » au sens générique nous convient bien, car l’enjeu n’est pas seulement celui de la masculinité, mais bien celui de la capacité d’humanité.

Le retour de mission, mosaïque du P. Marko Rupnik, s.j, Evangéliaire de la Misericorde

[1] Les tandems et le trio : Denis Fricker, Elisabeth Parmentier (dir.), Jean-Noël Aletti et Bettina Schaller, Anne-Catherine Baudoin et Jacques-Benoît Rauscher ; Winfried Bolay et Sabine Schober, Yvan Bourquin, Joan Charras-Sancho et Josselin Tricou ; Simon Butticaz et Corina Combet-Galland ; Pierrette Daviau et Sébastien Doane ; Priscille Djomhoue et Paulin Poucouta; Fifamè Fidèle Houssou Gandounou et Vincent Leclercq; Jean-Daniel Macchi et Catherine Vialle.
[2] Voir la contribution de Pierrette Daviau et Sébastien Doane, « “Où t’es? Papa, où t’es” ? Paternités bibliques et contemporaines », p. 11-28 (15-16).
[3] Fifamè Fidèle Houssou Gandounou et Vincent Leclercq, « La vulnérabilité de Job. Paradigme d’une nouvelle virilité », p. 79-100.
[4] Yvan Bourquin, Joan Charras-Sancho et Josselin Tricou, « Joseph, père de Jésus. Un contre-modèle de virilité ? », p. 29-51.
[5] Anne-Catherine Baudoin et Jacques-Benoît Rauscher, « Les Douze, un club pour hommes », p. 115-139.
[6] Voir la relecture actualisée des codes domestiques par Winfried Bolay et Sabine Schober, « Jésus-Christ, modèle pour le mari. Expériences vécues », p. 167-187.
[7] Simon Butticaz et Corina Combet-Galland, « L’homme de Tarse. Mère et sage-femme », p. 207-229.
[8] Jean-Daniel Macchi et Catherine Vialle, « Samson ou la virilité tragique », p. 53-78.
[9] Denis Fricker, Elisabeth Parmentier, « Le ministre de Dieu. Homme de bonne moralité et de foi sans faille », p. 141-165.
[10] Jean-Noël Aletti et Bettina Schaller, « Paul, quel genre d’homme ? », p. 189-206.
[11] Priscille Djomhoué et Paulin Poucouta, « Un regard autre de l’homme sur la femme », p. 101-114.
[12] Formule empruntée à l’essai d’Ivan Jablonka, Des hommes justes. Du patriarcat aux nouvelles masculinités, Seuil, 2019.

Cet article fait partie du numéro 69 de la revue FOI

St Joseph, un modèle masculin?

juin-juillet-août 2021

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