Emmanuel Roy

ccn, Entraîneur de talents, Projet « Grandir », Marseille

1 mars 2022

Expérience professionnelle

Remettre l’humain au centre

« Emmanuel, tu sais comment on appelle les gens comme moi » m’interpelle Diego [1], 46 ans, en formation de remise à niveau en français à qui j’ai confié un peu de lecture dans le cadre de son stage. Je lui réponds « Bien sûr, les talents » comme l’indique le nom de mon métier d’entraîneur de talents. « Mais non, les invisibles, tu te rends compte, ça veut dire qu’on n’existe même pas ! » s’exclame-t-il avant qu’un fou rire nous rattrape, mais j’ai toutefois pu ressentir la violence de ce mot qui enferme.

Après avoir reçu un premier appel à m’engager aux périphéries qui m’a conduit à vivre trois ans de mission avec l’association Enfants du Mékong aux Philippines il y a une dizaine d’années, celui-ci a retenti à nouveau alors que je travaillais confortablement dans un cabinet d’audit et de conseil avec un rythme trépidant, mais qui ne m’épanouissait pas vraiment. Une année à Hautecombe m’a permis de relire un parcours aux expériences professionnelles tiraillées entre la gestion et le social, et de poser le choix d’une transition professionnelle pour pleinement répondre à cet appel du Christ qui m’invitait à « avancer en eau profonde » (Luc 5,4). Après Manille, j’ai donc pris la direction de Marseille en octobre 2020 pour rejoindre le projet expérimental GRANDIR visant à l’insertion professionnelle de publics très éloignés de l’emploi, dans les quartiers Nord de Marseille. Ce territoire qui fait malheureusement souvent la Une des journaux pour les règlements de comptes principalement sur fond de trafic de stupéfiants (plus d’une vingtaine en 2021), regorge également de potentiels ne demandant qu’à être déployés. C’est partant de ce constat qu’un fossé a pu se creuser entre les habitants de ces territoires et les entreprises voisines peinant à recruter que cette expérimentation a été lancée, en tentant de remettre l’humain au centre. Une fois cet enjeu soulevé, le chantier sur le papier est immense et nécessite la plus grande humilité au vu des attentes souvent déçues des populations à qui l’on a souvent promis beaucoup. Nous avons fait le pari de la proximité pour repérer ceux que l’Etat appelle les « invisibles » – c’està- dire les personnes sorties des radars des politiques publiques de l’emploi – en intervenant à l’échelle d’une cité afin d’être identifiés, et de rejoindre les publics les plus éloignés grâce au bouche à oreille. Une partie de mon quotidien consiste donc à frapper aux portes des immeubles de la cité des Aygalades, et à créer du lien en pied d’immeuble avec les jeunes et les moins jeunes, notre accompagnement s’adressant à tous les âges. Les mots du pape François dans l’encyclique « Fratelli Tutti », publiée au moment même où j’hésitais à accepter ce poste, a résonné en moi comme une confirmation, lui qui invoque comme solution pour « redonner l’espérance et rencontre » (Fratelli Tutti §30). Il évoque ensuite le travail pour « assurer à chacun la possibilité de faire germer les semences que Dieu a mises en lui, ses capacités, son sens d’initiative [et] une voie pour l’épanouissement personnel, en vue d’établir des relations saines, de se réaliser, de partager des dons… » (Fratelli Tutti §162). Réveiller des trésors intérieurs en sommeil et aider à se relever pas à pas, voilà ce qui m’enthousiasme au quotidien malgré les difficultés. Pour cela, nous utilisons la méthodologie du « Développement du Pouvoir d’Agir » 2 qui considère que les personnes sont les plus à même de définir leurs besoins et leurs priorités. Avant toute action, l’écoute active est notre meilleure alliée, pour pouvoir cheminer à leurs côtés et les aider à discerner sur le prochain pas à poser au vu de leur situation et de leurs enjeux « ici et maintenant ». Pour Karine, mère isolée ce sera de trouver une solution de garde de son enfant, pour Ilyes ce sera de faire sa carte vitale et de passer le permis, et pour Samy de mettre un pied dans l’entreprise avec une première expérience. Chaque situation est différente, et ce sont toutes ces petites victoires qui encouragent, quand les échecs sont aussi là. Dans ce cas-là, nous relisons les évènements pour en tirer profit, comme nous y encourage Saint Ignace par ailleurs. Il y a aussi ces réussites qui inspirent les autres comme Vanessa et Yacine qui ont décroché leur alternance dans des secteurs qui leur plaisent (Qualité et Logistique), et Leïla qui avait décroché depuis deux ans et a pu en quelques mois seulement se remobiliser pour travailler et se former dans la vente puis intégrer une enseigne.

Aider à développer les « talents »

C’est par l’écoute et l’intérêt portés à l’autre, ainsi que la certitude que chacun a quelque chose de bon en lui, que j’essaie de témoigner à mon niveau.

Et Dieu dans tout ça… Même si ma mission au quotidien n’a rien d’une évangélisation explicite puisque nous intervenons dans un cadre purement laïque, c’est par l’écoute et l’intérêt portés à l’autre, ainsi que la certitude que chacun a quelque chose de bon en lui, que j’essaie de témoigner à mon niveau. L’inattendu de Dieu, c’est aussi ce pasteur rencontré en porte à porte qui nous a offert le café et un bel échange avec mon collègue algérien, et ne nous a pas laissé partir sans nous bénir ainsi que notre mission. Il y a aussi Rémi, cet ancien braqueur qui me raconte en détail lors d’un entretien le récit de sa conversion brutale il y a trois ans, et tous les fruits qu’il en retire pour sa vie. Cette mission résonne également avec mon appel communautaire en m’amenant à être posté sur un lieu de tension, et d’y être un témoin d’unité puisque j’accompagne des personnes d’âge et d’origines différents qui ne se côtoient jamais dans cette cité fracturée en deux par l’autoroute. Le Seigneur est bien sûr un soutien fidèle et un roc qui me permet de tenir dans la tempête avec les incertitudes et la flexibilité que génèrent un tel projet expérimental. Il me permet aussi d’accepter que sa temporalité ne soit pas la mienne, et donc de rester camper dans la confiance suite à un échec, persuadé qu’une autre opportunité s’ouvrira pour la personne. Enfin, porter les personnes que j’accompagne dans ma prière personnelle ou les confier à la prière communautaire est un soutien précieux quand mes forces sont bien limitées face à certaines situations que je rencontre.

[1] Tous les prénoms ont été modifiés
[2] Concept développé par le sociologue Yann Le Bossé "Soutenir sans prescrire
[…]", 2016

Cet article fait partie du numéro 72 de la revue FOI

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