Sophie Izoard-Allaux

Docteure en théologie, Ethique politique économique et sociale, Université catholique de Lille Chaire d’Université Vulnérabilités - UCLy

21 décembre 2023

Le sens de la vulnérabilité au travail

Sortir de la toute-puissance

La vulnérabilité est une énigme. Très discutée aujourd’hui, elle est généralement associée aux domaines de l’exclusion, de la petite enfance ou des personnes en grande difficulté (économique, sociale, etc.). Son association à la sphère professionnelle ne va pas de soi. La culture du rendement dans laquelle évoluent nos univers professionnels dans un monde extrêmement complexe et mouvant, tend à éliminer la vulnérabilité du champ des souhaitables : se montrer vulnérable n’est-il pas synonyme d’aveu de faiblesse, voire anxiogène ? Or la vulnérabilité est inhérente à notre condition humaine ; dès lors qu’elle est accueillie et assumée, elle peut alors agir comme un puissant levier de créativité et de vitalité individuelle et collective.

Si l’on se penche vers son étymologie, la vulnérabilité émanant du vivant, plus précisément de la vie humaine, renvoie à la fois au sentiment d’être menacé et à l’exposition à une menace. Elle est un fait ; le propre de toute existence humaine, de toute vie psychique, confrontant les hommes et les femmes à leur finitude, notamment lors des moments de crise, dont elle devient un passage obligé. Parler de vulnérabilité, c’est assumer positivement la dimension anthropologique de la fragilité, constitutive de la vie humaine. C’est réintroduire le versant expérientiel, jusqu’alors relégué dans la sphère privée et déconnecté des dynamiques qui structurent la vie collective.

Vulnérable au travail

En contexte de travail, la vulnérabilité renvoie non seulement à la notion de risque mais également à l’analyse d’un ensemble de vulnérabilités qui résultent de facteurs assez divers, tels les pressions économiques, les choix politiques mais aussi les dysfonctionnements organisationnels, les conflits de compétences, les luttes de pouvoir ; ce peut être aussi tout simplement les erreurs humaines, les biais cognitifs, la dignité humaine remise en question, la liste n’est pas exhaustive.

Or ce sont autant de paramètres jouant un rôle déterminant dans la survenue de situations critiques, certaines étant parfois même sanctionnables d’un point de vue légal. D’autant plus que la sphère professionnelle occupe une place démesurée dans nos existences. C’est l’hubris qui menace. Les uns et les autres, nous n’échappons pas toujours à ces pathologies de l’excès. Elles ont entre autres pour noms « accidents violents », « oppressions physiques », c’est aussi l’épuisement professionnel, la dictature de l’urgence, la dépression, l’accélération, la saturation etc. Dès lors la vie au travail peut, par un surinvestissement et une responsabilité personnelle sans limite, être façonnée comme une œuvre.

C’est pourquoi, quand surgit l’épreuve, le sentiment de vulnérabilité suscite d’abord un sentiment d’abandon, voire de désolation et le travail de vérité devient alors un travail d’humilité. Il s’agit d’aller au fond de la crise qui exige le courage des réponses.

Affligé par la douleur ou la dépression, l’individu a le sentiment de vivre quelque chose d’absurde. Ce sentiment d’absurdité fait partie de l’expérience qu’il fait de sa vulnérabilité. La crise exige alors un mouvement spirituel de simplification et d’essentialisation. Dans la crise en effet, une radicalité est atteinte. C’est le lieu où la déprise de soi est la plus vivement subie, où le non-pouvoir et le non-savoir s’expriment de la façon la plus redoutable. Mais c’est un lieu-racine, au fond de soi, où peut être éprouvé le plus intensément un principe de vie, qui donne de vivre à nouveau, de vivre autrement. Ce projet de transformation de soi, progressif, conduisant à l’authenticité de l’être est inhérent à toute vie spirituelle. Et ce travail a un prix paradoxal, dans la mesure où il suppose une prise de distance à l’égard de soi parfois idéalisé, un renoncement.

Que sert cette vulnérabilité ?

Entendue au sens relationnel, la vulnérabilité est bel et bien un passeport pour le travail collectif. Ce qui revient à dire qu’elle peut s’inscrire au service de la performance collective, bien que la vulnérabilité soit l’anti : « il faut assurer, à tout prix, quel que soit le prix à payer ».

La vulnérabilité nous autorise à douter, à faire un pas de côté : il y a ainsi une part d’inachevé dans ce que l’on pourrait appeler la vertu d’adaptabilité, qui fait sortir de la toute-puissance. Elle dit notre incomplétude, celle qui est manifestée dans les premiers chapitres du livre de la Genèse : l’Ecriture nous dit incomplets, inachevés et Dieu bénit cela, « Il vit que cela était bon ! » (Gn 1, 31). L’incomplétude nécessite la complétude de l’autre, elle met en mouvement, ne fige pas mais nous garde intranquilles. Elle résonne comme une recette d’extraction de la toute-puissance dont nous nous croyons absolument capables et que la technique notamment met à notre disposition, ainsi que le philosophe Jacques Ellul l’affirmait en son temps.

Ainsi, la vulnérabilité révèle le besoin qu’a l’être humain d’être réceptif à une rencontre qu’il ne maîtrise pas.

Ainsi, la vulnérabilité révèle le besoin qu’a l’être humain d’être réceptif à une rencontre qu’il ne maîtrise pas, qui peut le nourrir, l’enrichir, tout comme le briser. Elle découle de la confiance, c’est-à-dire du risque de la blessure. En cela, elle renonce au contrôle absolu. Cet acquiescement à la vulnérabilité est signe de la capacité d’ouverture et dit la nécessité de l’interaction communautaire ; au travail, cela signifie privilégier une forme d’attention aux autres, moyennant l’empathie et la création mutuelle mais aussi l’ouverture à l’événement, lequel n’entre pas dans un cadre régi par la seule pensée instrumentale et stratégique. Reconnaitre sa vulnérabilité conduit ainsi à renoncer à l’obéissance aveugle (aux règles, aux habitudes, même aux supérieurs lorsque la « cordée » est solidaire d’une complicité à de mauvaises pratiques) en faveur d’une éthique fondée sur la responsabilité, où la prise en compte d’autrui est au cœur de cette mission responsable. Cette acceptation du sens de la limite n’est pas entrave au succès d’une organisation, d’une institution, de toute activité laborieuse : elle n’est pas un sabordage de soi-même, une frilosité, puisqu’elle s’inscrit dans la visée de la vie bonne.

Paradoxale vulnérabilité

Si l’on se tourne vers les écrits pauliniens, le Dieu de Jésus, par le choix de l’Incarnation, opte délibérément pour le non-pouvoir. La kénose est une décision et non pas une erreur stratégique. Elle est le point de départ de toute véritable nouveauté : « Quand je suis faible, c’est alors que je suis fort », nous dit l’apôtre Paul (2 Co 12,10). La faiblesse est puissante. Cette « force faible » émane de la force d’un appel, d’une insistance, d’un peut-être, qui bouscule les structures établies. C’est à dire que l’action de Dieu n’est pas un résidu faible, mais elle a sa propre dunamis, sa puissance propre. Elle n’est pas de l’ordre d’une puissance écrasante, qui domine. Elle est la puissance spirituelle d’un désir de relation, qui précède tout désir humain.

La kénose est une décision et non pas une erreur stratégique. Elle est le point de départ de toute véritable nouveauté.

Le consentement à la vulnérabilité de soi et des autres au cœur du travail revêt alors la saveur du don pour le bien de soi et la communauté au travail. La vulnérabilité accueillie peut être de l’ordre d’un cheminement spirituel, de l’ordre d’une résistance au pouvoir qui fige, au pouvoir qui prend toute la place, au pouvoir qui assigne une place nette, préparée d’avance, définitive. C’est une invitation à sortir de l’activisme pour écouter le réel et ainsi espérer ajuster sa réponse à ce qui est là, donné, en attente d’être relevé et honoré à sa juste mesure. Ultimement, c’est répondre de sa vie même comme vie relationnelle avec et pour les autres.  S. I. A.


Témoignage

Une vraie liberté

Sarah Olivier, ccn, Puteaux.

Après mes études, j’ai travaillé pendant trois ans au sein du service expansion d’une entreprise internationale de la grande distribution. Ce fût une réelle fierté pour moi d’être embauchée dans cette entreprise, car on me proposait un salaire attractif et une belle voiture de fonction tous frais payés. Malgré ces avantages, je me suis rapidement sentie mise à l’épreuve et en difficulté humainement dans ce poste. Après un an et demi, j’ai décidé de faire un bilan de compétences car je me sentais de moins en moins à ma place dans ce domaine d’activité. Ce bilan m’a permis de mieux comprendre mes désirs, mais les domaines que je ciblais étaient moins rémunérateurs, donc j’ai décidé de rester là où j’étais.

Plusieurs mois ont passé et au mois de juin dernier, j’ai vécu une semaine de retraite selon les Exercices de St Ignace qui m’a permis d’y voir plus clair. Après une période vraiment difficile au travail, j’ai finalement pris la décision de quitter mon poste et de me lancer dans un projet de travail au service de l’humain. J’ai senti que le Seigneur m’appelait à renoncer au confort financier de mon poste pour le suivre plus librement. Au mois de sep- tembre, j’ai intégré un Établissement et Service d’Aide par le Travail (ESAT) : qui est une structure qui permet aux personnes en situation de handicap d’exercer une activité professionnelle.

Avec quelques semaines de recul, je ne regrette pas le choix que j’ai posé car je me sens pleinement à ma place dans ce lieu et c’est davantage aligné avec mes valeurs et ma vie de foi.

Cet article fait partie du numéro 79 de la revue FOI

PAUVRETE ET VULNERABILITE

décembre 2023-janvier-février 2024

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