Hyacinthe Destivelle, o.p.

Directeur de l’Institut d’études oecuméniques de l’Angelicum, Rome.

9 janvier 2022

Synodalité, l’exemple orthodoxe ?

La synodalité, comme participation de tous les fidèles à la vie ecclésiale, est un élément clé de la théologie et de la tradition orthodoxe. Le fr. Hyacinthe Destivelle op, directeur de l'Institut d'études œcuméniques de l'Angelicum à Rome, official du Conseil Pontifical pour la promotion de l'unité des chrétiens, membre de la commission mixte internationale de dialogue théologique entre l'Église catholique et l'Eglise orthodoxe, nous présente l'expérience orthodoxe et divers aspects pratiques de synodalité au sein des différentes Eglises orthodoxes, pour nous laisser interroger et inspirer.

La synodalité est pour le pape François « le chemin… que Dieu attend de l’Église du troisième millénaire ». Or, sur ce chemin, l’expérience des Églises orthodoxes est pour lui essentielle, comme il l’affirme dans Evangelii Gaudium : « Dans le dialogue avec les freres orthodoxes, nous les catholiques, nous avons la possibilité d’apprendre quelque chose de plus sur le sens de la collégialité épiscopale et sur l’expérience de la synodalité ». Dans la perspective d’un oecuménisme conçu comme « échange de dons », quels sont donc les aspects de la synodalité orthodoxe dont les catholiques pourraient s’inspirer ?

Sans doute faut-il d’abord rappeler que les catholiques ont déjà beaucoup reçu de la théologie orthodoxe de la synodalité, à commencer par la notion même de synodalité. Ce sont des théologiens orthodoxes, en particulier ceux de l’émigration russe, qui ont fait connaître en Occident le concept de sobornost’, un mot traduit par Congar par « collégialité », mais que l’on peut traduire aussi par « conciliarité » (du mot sobor, le concile), ou encore par « catholicité » (sobornyi traduit en slavon le mot grec katholicos du credo). Les théologiens orthodoxes ont aidé les catholiques à redécouvrir que la conciliarité/synodalité est une qualité essentielle de l’Église, ce que soulignait déjà saint Jean Chrysostome au quatrième siècle en déclarant que « Église et synode sont synonymes ».

La synodalité, dans la théologie orthodoxe, ne se limite pas à la convocation de synodes. Certes, le terme vient du mot grec synodos (et son synonyme conciliarité du mot latin concilium) qui désigne, à l’origine, une assemblée d’évêques. Mais la synodalité, au sens large, signifie la participation active de tous les fidèles à la vie ecclésiale. Cette compréhension s’appuie sur ce que la théologie grecque appelle la « conscience de l’Église » (ekklesiastike syneidesis), et la terminologie latine le sensus fidei, cet instinct de la foi en vertu duquel chaque fidèle est responsable de la foi professée au baptême (Lumen gentium 12).

Un troisième enseignement, mis en avant dans le dialogue théologique catholique orthodoxe, est la profonde interdépendance entre synodalité et primauté. Ces deux dimensions sont en corrélation à tous les niveaux de la vie ecclésiale, à commencer dans la célébration eucharistique – où le proestos/président et la communauté sont interdépendants –, mais aussi aux niveaux diocésain, régional ou universel. Il ne peut y avoir de réelle primauté sans synodalité, ni de réelle synodalité sans primauté.

Si les catholiques ont beaucoup reçu de la théologie orthodoxe de la synodalité, leur application de celle-ci est cependant assez différente. Or c’est avant tout de l’« expérience » orthodoxe que le pape François invite les catholiques à s’inspirer.

Si les catholiques ont beaucoup reçu de la théologie orthodoxe de la synodalité, leur application de celle-ci est cependant assez différente.

L’institution synodale de l’Église orthodoxe la plus connue est sans conteste le « Saint- Synode » représentant le collège épiscopal et chargé, sous la présidence du primat, du gouvernement ordinaire de l’Église. Cette institution trouve ses racines dans le « synode permanent » byzantin, le « synodos endemousa » rassemblant les évêques présents à Constantinople lorsqu’il était nécessaire de donner une réponse collégiale à une question urgente. Lors du Concile Vatican II, le patriarche melkite Maxime IV suggéra que, sur ce modèle – qui, d’ailleurs, existe aussi dans les Églises orientales catholiques –, une structure permanente de gouvernement synodal soit instituée au niveau universel pour assister le pape dans la gouvernance ordinaire de l’Église. On a pu voir l’embryon d’une telle institution dans la création récente d’un « Conseil des Cardinaux » par le pape François.

Un autre aspect de la pratique synodale orthodoxe est la large autonomie souvent accordée aux instances régionales ou provinciales. Ainsi, dans l’Église orthodoxe roumaine, chaque province métropolitaine dispose de son propre synode qui, sous la présidence du métropolite, a des compétences assez larges. Ces synodes métropolitains sont particulièrement impliqués dans la nomination des évêques : ils établissent une liste de candidats, qui peut être d’ailleurs complétée par l’assemblée clérico-laïque du diocèse vacant ainsi que par le Saint-Synode, qui procède au vote final. Dans l’Église catholique, les conférences épiscopales et les provinces métropolitaines sont aussi des échelons essentiels de la collégialité et de la synodalité, qui pourraient trouver une inspiration dans la pratique de certaines Églises orthodoxes.

Un dernier aspect particulièrement intéressant de l’expérience synodale des Églises orthodoxes est la participation des laïcs à de nombreuses instances de gouvernement et processus de décisions. Par exemple, dans l’Eglise orthodoxe russe, parallèlement aux conciles épiscopaux et au Saint-Synode, existe le « concile local » composé de représentants clercs et laïcs de chaque diocèse. C’est ce concile local qui, notamment, élit le patriarche. Si tous les membres ont voix délibérative, les évêques peuvent cependant, dans certaines conditions, s’opposer à l’adoption d’une décision prise en assemblée plénière. De telles assemblées « clérico- laïques » existent au niveau suprême dans un grand nombre d’Églises orthodoxes. Certains ont suggéré que dans l’Eglise catholique aussi, en plus du Synode des évêques, soit institué au niveau universel un « Conseil pastoral général » comprenant des laïcs, sur le modèle des conseils pastoraux paroissiaux et diocésains.

Sur la question de la participation des laïcs à la vie ecclésiale, les institutions synodales des anciennes Eglises orientales – moins connues que celles du monde orthodoxe de tradition byzantine – sont aussi particulièrement intéressantes et reflètent une expérience synodale séculaire. Ainsi, dans l’Église apostolique arménienne, l’organe législatif suprême est l’« Assemblée ecclésiastique nationale » composée pour deuxtiers de laïcs et d’un tiers de clercs, tous élus par les assemblées diocésaines, et dont les évêques sont membres ex officio. C’est cette assemblée qui élit le primat de l’Eglise apostolique arménienne, le catholicos – tout comme, au niveau local, les assemblées clérico-laïques diocésaines élisent les évêques, qui sont confirmés ensuite par le catholicos.

Concile panorthodoxe, juin 2016

Dans l’Eglise malankare orthodoxe syriaque, si le Synode épiscopal est l’organe suprême en matière de foi et de discipline, c’est l’« Association malankare », assemblée panecclésiale composée de représentants de chaque paroisse, clercs et laïcs (ces derniers en nombre proportionnel au nombre de paroissiens), ainsi que de tous les évêques en charge, qui élit non seulement le catholicos mais aussi les évêques.

Un dernier exemple est celui de l’Eglise orthodoxe copte, où la participation des laïcs est particulièrement visible dans l’élection du patriarche : une assemblée composée des évêques et de représentants clercs et laïcs de tous les diocèses est chargée de choisir par vote trois candidats parmi une liste constituée par le Synode et publiée dans les principaux journaux du pays. Le nom du patriarche est ensuite tiré au sort dans une urne par un enfant dont les yeux sont bandés.

On le voit : il existe dans l’orthodoxie non pas une synodalité, mais des synodalités, adaptées aux divers contextes et cultures. Chaque Eglise orthodoxe a son propre statut définissant la composition et la compétence des synodes, les modalités d’élection des primats et des évêques, le degré d’autonomie des provinces métropolitaines, le rôle des laïcs, etc.

Il faudrait, certes, vérifier que l’application concrète de ces institutions et processus corresponde à l’idéal proposé. On retrouve cependant dans ces diverses institutions synodales un même souci d’articuler les trois dimensions ecclésiales qui sont le propre de la synodalité : la dimension « communautaire » de l’ensemble des fidèles (« tous »), la dimension « collégiale » des évêques (« quelques-uns »), et la dimension « primatiale » ou personnelle du protos (« un seul »). C’est de cet esprit, plus encore que de structures particulières, que pourrait sans doute s’inspirer l’Église catholique, promouvant ainsi le « chemin commun » (syn/odos) non seulement des catholiques entre eux, mais avec leurs frères et soeurs en Christ.  

Cet article fait partie du numéro 74 de la revue FOI

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