21 décembre 2023

Témoignages

Quand la vulnérabilité rime avec quotidien, comment le seigneur vient se révéler à nous ? L'équipe FOI a chosi un fiorretti de témoignages de témoins.

« Est-ce que tu veux vivre avec moi cette aventure ? »

Paul Chrétien

âgé de 25 ans, est né avec une infirmité motrice cérébrale.

J’ai grandi dans une famille très aimante, non pratiquante mais croyante par le cœur, car je n’ai jamais manqué d’amour. J’ai vécu les premières années de ma vie sans croire, jusqu’à l’âge de mes 18 ans. Le Seigneur est entré dans ma vie à l’occasion d’un mariage à Angers en mai 2016. Le fait de voir deux amis chers à mon cœur se dire « oui » m’a bouleversé. J’ai alors senti comme une immense chaleur entrer en moi, comme un feu qui brûle sans faire de mal. Cela ne m’a pas quitté pendant trois semaines. C’était une évidence ! Jésus était entré dans ma vie. Seulement, ce n’était qu’un début…

A l’âge de 20 ans, j’ai commencé à être confronté à la réalité de mon corps et de mon existence. J’y voyais ses limites et son impuissance. Pendant longtemps, je ne m’autorisais pas à exprimer de révolte jusqu’au moment où un ami m’a dit ; « Tu as le droit de dire au Seigneur que ça te soûle ». Il ne fallait pas me le répéter deux fois. Les larmes ont commencé à tomber et un soulagement s’opérait en moi ; c’était mes premiers pas pauvres, vulnérables mais sincères.

Avril 2019. Mon chemin continuait avec ses hauts et ses bas. Je commençais à laisser tomber certaines barrières d’apparence que je mettais sur ma réalité. J’étais sur le point de vivre mon deuxième pèlerinage à Lourdes lorsque j’entends le témoignage de Sr Bernadette Moriaud sur sa guérison miraculeuse. En écoutant ça, mon cœur s’est illuminé. Je me disais : « Si elle a été guérie, pourquoi pas moi ? ». J’avais déjà entendu parlé des nombreux miracles que Jésus avait réalisés dans l’évangile alors go, allons-y ! Chose dite, chose faite, je fais ma demande au Christ un soir avant de me coucher simplement sans aucune provocation. « Seigneur, est-ce que tu peux me rendre mes jambes pour être guéri ? »

La réponse fut aussi rapide que bouleversante. J’étais en train de lire un témoignage d’une maman sur la vie de sa fille porteuse d’un polyhandicap. Je me laisse émouvoir par son histoire et son courage devant tant de souffrance. Soudain, j’entends une voix qui me dit « Je te veux comme ça pour que tu annonces l’Espérance de mon Amour au monde ». C’est ce qui s’appelle être recalé sur demande. J’accepte, les larmes aux yeux, par confiance mais aussi parce que ça vient de Dieu et que je ne vais pas discuter Sa Volonté.
Après cela, malgré les difficultés du quotidien, j’ai commencé à tisser une relation de confiance avec Jésus, qui se vit jour après jour. Un bonheur s’ouvrait devant moi entre témoignage et reconnaissance des gens. Cependant, quelque chose n’allait pas, dans l’ombre.

Cet été, je suis parti avec des amis pour vivre la semaine des JMJ à Portimaô. Ce fut un voyage de onze jours complets sur les routes où nous nous sommes apprivoisés ensemble. A ce moment, j’étais lassé de la foi. Je tombais dans un désespoir et j’en avais marre de vivre dans un corps non choisi.

Arrivé au Festival de Portimao, j’ai participé à un workshop et je devais donner mon témoignage personnel sur « la fragilité et la place de Dieu ». Avant cela, j’ai écouté un autre topo sur « Dieu et la souffrance ». Vers la fin de la rencontre, en écoutant les questions de l’auditoire, je me suis rendu compte que j’étais face à un mystère absolu. La souffrance frappe tout le monde et reste intolérable. J’ai alors réalisé combien j’avais fait fausse route. J’avais cherché à donner une espèce de solution remède aux gens avec le sentiment d’exister par le témoignage. Je n’avais jamais vraiment été dans la vraie rencontre. Au final, je n’avais jamais accepté mon handicap. L’armure est brisée ! Les larmes reviennent mais cette fois, elles sont apaisantes.

Ce n’est que plus tard, lors d’une retraite en silence, que j’ai compris le vrai appel. En vérité, il m’avait proposé et pas imposé comme un bourreau : « Est-ce que tu veux vivre avec moi cette aventure ? ». Il m’appelle à partir de ce que je suis.

Désormais, j’ai compris. Je me suis toujours battu pour rester en vie alors qu’elle m’est donnée gratuitement. Je suis avant toute chose un être vivant avec une histoire singulière à vivre.
Je vous souhaite en ces fêtes de Noël de découvrir combien Dieu est tout Puissant de Vie et d’amour au cœur des fragilités et des pauvretés de notre humanité. « Dieu n’est pas venu retirer la souffrance ou l’expliquer. Il est venu la remplir de Sa Présence » (P. Claudel). f P. C.

Faire tomber les barrières

Harrisson Tevoedjre

La Maison des Familles de Puteaux est une résidence accueillant des personnes âgées de 60 ans et plus, offrant un cadre reposant ainsi qu’un suivi facile de leur santé tout en leur proposant des activités pour agrémenter leurs jours. Vivant tous séparés de leur famille, le confort du lieu reste néanmoins lié, pour ces personnes, à un certain isolement.

La première fois que j’ai entendu parler de cet endroit remonte à deux ans, lorsque l’éducatrice du Foyer Henri Planchat, où je vivais, a proposé un après-midi « jeux de société » avec des personnes âgées. Je ne saurais dire pourquoi, mais la proposition m’a immédiatement intéressé. Je me suis rendu à ce premier aprèsmidi avec, je l’avoue, quelques appréhensions. Je ne m’attendais pas à grand-chose ; je le faisais surtout pour faire du bien à ces personnes et n’espérais pas y trouver quelque autre intérêt.

Moment de complicité entre Harrisson et une résidente de la maison de personnes âgées

Lors de cette première rencontre, j’ai fait la connaissance de personnes adorables avec lesquelles nous avons joué tantôt au Uno, tantôt au Triomino. J’ai été agréablement surpris par la gentillesse, la joie de vivre et l’accessibilité des personnes en face de moi. Malgré leur âge, elles ne mettaient aucune barrière entre elles et nous. Je me suis surpris à réellement m’amuser. Le temps des jeux est passé sans qu’on s’en rende compte et était rythmé par des rires, des taquineries et de vraies conversations.

Ce jour-là, je suis rentré chez moi surpris de ce que j’avais vécu, heureux d’avoir passé un bel après-midi, mais surtout touché par la soif de retrouver ces moments. Deux ans ont passé depuis, et cette première rencontre a été le début d’un nouveau pan de ma vie. Mes mois sont désormais marqués par ces capsules nourrissantes.

Certes, il faut composer avec la mauvaise vue de l’un ou les difficultés motrices de l’autre, mais dans le cercle que nous créons, la faiblesse que peuvent montrer les corps n’est en rien gênante. C’est tout au contraire l’occasion pour les deux parties de faire un certain apprentissage. Eux doivent sans doute marcher sur le chemin de l’acceptation, chaque jour, de la faillibilité de leur état, cela devant des jeunes individus qui leur étaient, quelques semaines auparavant, inconnus. Nous apprenons à accueillir cette vulnérabilité et à développer notre soin et notre attention à notre prochain. Dans de petits gestes, des sourires et des blagues se lit l’importance que nous donnons à ces personnes.

D’ailleurs, elles ne sont pas les seules à laisser tomber les boucliers dans ces instants de partage. Dans un contexte sociétal où la communication devient difficile entre les générations, où le monde change à une telle vitesse que les parents ne comprennent parfois rien de l’univers de leurs enfants, eux comme nous décidons de baisser les barrières et de parler ouvertement les uns avec les autres. Certains partagent avec nous leur monde intime en évoquant leurs souvenirs, leurs familles, leur carrière passée ; d’autres nous disent comment ils vivent leur nouveau mode de vie et combien ils sont contents de la venue prochaine de leur famille en visite.

Quant à nous, nous essayons de partager du mieux possible nos rêves et nos envies, nos journées parfois banales et les craintes parfois que nous avons. Toujours le sourire aux lèvres, ces moments sont le moyen pour chacun de s’ouvrir sans ambages et de trouver en chaque autre personne présente une oreille attentive et réconfortante.

Voulez-vous danser ?

Au-delà de la satisfaction d’avoir pu mettre des sourires sur des visages et d’avoir égayé les dimanches après-midi de ces personnes, aujourd’hui je peux le dire : j’ai entre autres une amie qui a 82 ans et qui danse le Madison comme personne, et une autre qui en a 79 et qui vous battrait à coup sûr au Triomino. Et par-dessus tout, j’ai grandi au contact de ces personnes, et elles aussi, je le crois, ont quelque part été grandies par les jeunes esprits que nous sommes.

En fin de compte, ces rencontres intergénérationnelles à la Maison des Familles de Puteaux sont une leçon vivante sur la beauté de la vulnérabilité, la puissance du partage et la magie de l’ouverture à l’autre. Elles enrichissent nos vies de manière inestimable, laissant une empreinte durable de compassion et de compréhension dans nos cœurs. H. T.

La fragilité et la rencontre

Nicole

bénévole en soins palliatifs

Être un homme, c’est reconnaître sa fragilité. S’il était besoin de démontrer que l’homme est fragile, il suffirait d’évoquer la mort. Entre deux moments extrêmes de fragilité – le nouveau-né et la fin de vie – l’homme peut se croire tout-puissant, même invulnérable. Or, nous sommes « les plus vulnérables des animaux », rappelle la psychanalyste Marie Balmary.

Qu’aurais-je besoin d’aller vers les autres si, tout-puissant, je me suffis à moi-même ? Disons plutôt que je m’étourdis, trompe ma quête permanente de l’infini qui est à la fois ma plus grande beauté et ma plus grande pauvreté. Car on ne l’atteint jamais ! Nous sommes finis et incomplets.

C’est au sein même de cette fragilité partagée que je peux rencontrer l’autre. La relation passe par l’accueil de la détresse de l’autre et de la détresse en moi-même. Je vais vers l’autre à la fois consciente de ma fragilité, de mes limites, de ma faillibilité. Prête à accueillir larmes et rires. La fragilité s’accommode très bien du silence, d’une présence silencieuse et chaleureuse aux côtés de celui qui souffre. L’accueil se trouve dans la justesse de ma présence.

Et cette fragilité implique vulnérabilité (vulnus : blessure), c’est-àdire la possibilité d’être blessé. Je vais vers les autres non avec une carapace de stoïcien mais avec cette conscience de ma fragilité qui me fait courir le risque d’être touchée et même blessée. C’est à cette condition seule que je peux « com-patir ».

Peut-être la femme a-t-elle une prédisposition naturelle pour entendre cette vérité car elle sait accueillir en son corps une présence autre que la sienne.
C’est grâce à cette fragilité, en la regardant en face et en l’acceptant que j’ai pu accepter ma condition humaine ; c’est en acceptant la réalité de cette fragilité que j’ai pu accepter le don de « ma » vie.

« Moi, j’ai toi pour t’occuper de moi, et toi, t’as moi pour m’occuper de toi », dit Lennie à Georges (Des souris et des hommes, John Steinbeck).
Chacun accueille la différence de l’autre comme un mystère au sein même de son intimité. L’important, c’est d’habiter ensemble ce là de la vie. N.

Cet article fait partie du numéro 79 de la revue FOI

PAUVRETE ET VULNERABILITE

décembre 2023-janvier-février 2024

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