P. Hasso Beyer

ccn, Suisse

1 juin 2021

Lettre apostolique du pape François « Patris Corde »

Tendresse et liberté

En écrivant cette lettre apostolique « Patris Corde », le pape François dit lui-même que « la bouche exprime ce qui déborde du coeur ». Nous avons alors le droit de penser que le pape, à travers ces sept méditations sur St Joseph, veut nous partager quelque chose qui lui tient à coeur. Nous allons donc trouver dans cette lettre des choses importantes de la spiritualité du pape François, spiritualité personnelle qu’il ose nous partager comme un trésor pour l’Eglise. Il appelle cette lettre « Le coeur du Père ».

J’ai choisi de vous parler de trois points qui m’ont tout spécialement touché, dans cette lettre vous laissant découvrir par vous-mêmes d’autres points en la lisant.

Joseph est un père dans la tendresse

Luimême trouve cette tendresse en Dieu pour pouvoir la partager et l’apprendre à Jésus : « Joseph a vu Jésus grandir jour après jour ‘’en sagesse, en taille et en grâce, devant Dieu et devant les hommes’’ (Lc 2, 52). Tout comme le Seigneur avait fait avec Israël, « il lui a appris à marcher, en le tenant par la main : il était pour lui comme un père qui soulève un nourrisson tout contre sa joue, il se penchait vers lui pour lui donner à manger » (cf. Os 11, 3-4). Jésus a vu en Joseph la tendresse de Dieu : ‘’Comme la tendresse du père pour ses fils, la tendresse du Seigneur pour qui le craint’’ (Ps 103, 13). Joseph aura sûrement entendu retentir dans la synagogue, durant la prière des Psaumes, que le Dieu d’Israël est un Dieu de tendresse, qu’il est bon envers tous et que ‘’sa tendresse est pour toutes ses oeuvres’’ (Ps 145, 9) » (n°2).

Mais le Pape va plus loin en nous partageant l’éloge de la faiblesse qui sera le lieu de l’accomplissement du salut : « L’histoire du salut s’accomplit en ‘’espérant contre toute espérance’’ (Rm 4, 18), à travers nos faiblesses. Nous pensons trop souvent que Dieu ne s’appuie que sur notre côté bon et gagnant, alors qu’en réalité la plus grande partie de ses desseins se réalise à travers et en dépit de notre faiblesse… Si telle est la perspective de l’économie du salut, alors nous devons apprendre à accueillir notre faiblesse avec une profonde tendresse » (n°2).

La tendresse est la meilleure manière de toucher ce qui est fragile en nous.

Et dans son souci de discernement ignatien le Pape continue en nous encourageant à cette tendresse : « Et Le Malin nous pousse à regarder notre fragilité avec un jugement négatif. Au contraire, l’Esprit la met en lumière avec tendresse. La tendresse est la meilleure manière de toucher ce qui estfragile en nous. Le fait de montrer du doigt et le jugement que nous utilisons à l’encontre des autres sont souvent un signe de l’incapacité à accueillir en nous notre propre faiblesse, notre propre fragilité. Seule la tendresse nous sauvera de l’oeuvre de l’Accusateur (cf. Ap 12, 10)» (n°2).

Et ce ne sont pas des paroles théoriques. Le pape lui-même a connu des revers durs à cause de ses faiblesses physiques (il a un poumon malade et n’a pas pu réaliser son désir de partir au Japon comme missionnaire) ou de responsable (son mandat de provincial des Jésuites en Argentine s’est avéré plutôt difficile et il ne fut pas reconduit dans cette tache). Et, au lieu d’un pape jeune et en pleine force, il a été élu à l’âge de76 ans (il avait déjà planifié sa retraite en Argentine). Avec cette réflexion sur la faiblesse, il se trouve en grande harmonie avec le P. Adolfo Nicolàs, l’avant dernier général des Jésuites, qui partage dans une prière : « Quelles faiblesses as-tu vues en nous qui t’ont poussé à nous appeler à te rejoindre dans ta mission ? »

Un deuxième point fort se trouve sous le titre « père dans l’accueil ». Connaissant aussi le renouveau charismatique, il parle de cette importance de se réconcilier avec sa propre histoire. « Bien des fois, des évènements dont nous ne comprenons pas la signification surviennent dans notre vie. Notre première réaction est très souvent celle de la déception et de la révolte. Joseph laisse de côté ses raisonnements pour faire place à ce qui arrive et, aussi mystérieux que cela puisse paraître à ses yeux, il l’accueille, en assume la responsabilité et se réconcilie avec sa propre histoire. Si nous ne nous réconcilions pas avec notre histoire, nous ne réussirons pas à faire le pas suivant parce que nous resterons toujours otages de nos attentes et des déceptions qui en découlent » (n°4).

« La vie spirituelle que Joseph nous montre n’est pas un chemin qui explique, mais un chemin qui accueille.

Le pape continue en soulignant la force de la foi de Joseph : « La vie spirituelle que Joseph nous montre n’est pas un chemin qui explique, mais un chemin qui accueille. C’est seulement à partir de cet accueil, de cette réconciliation, qu’on peut aussi entrevoir une histoire plus grande, un sens plus profond » (n°4).

J’ajouterai un dernier point très fort de cette lettre : « Joseph, père dans l’ombre ».Le pape dit alors que Joseph est « très chaste ». « Être père signifie introduire l’enfant à l’expérience de la vie, à la réalité. Ne pas le retenir, ne pas l’emprisonner, ne pas le posséder, mais le rendre capable de choix, de liberté, de départs. C’est peut-être pourquoi, à côté du nom de père, la tradition a qualifié Joseph de “très chaste”. Ce n’est pas une indication simplement affective, mais c’est la synthèse d’une attitude qui exprime le contraire de la possession. La chasteté est le fait de se libérer de la possession dans tous les domaines de la vie. C’est seulement quand un amour est chaste qu’il est vraiment amour. L’amour qui veut posséder devient toujours à la fin dangereux, il emprisonne, étouffe, rend malheureux. Dieu lui-même a aimé l’homme d’un amour chaste, en le laissant libre même de se tromper et de se retourner contre lui. La logique de l’amour est toujours une logique de liberté, et Joseph a su aimer de manière extraordinairement libre. Il ne s’est jamais mis au centre. Il a su se décentrer, mettre au centre de sa vie Marie et Jésus » (n°7).

Ici, le pape François nous partage sa réflexion très profonde sur la chasteté dans l’amour. La chasteté est cet antidote à tout ce que nous pouvons entendre au sujet des abus physiques ou spirituels. La chasteté est cette grâce de ne pas mettre la main sur quelqu’un ni physiquement ni psychologiquement. Et cette chasteté est la grâce de se rendre inutile pour laisser la juste place à Dieu. « Un père qui est conscient de compléter son action éducative et de vivre pleinement la paternité seulement quand il s’est rendu “inutile”, quand il voit que l’enfant est autonome et marche tout seul sur les sentiers de la vie, quand il se met dans la situation de Joseph qui a toujours su que cet Enfant n’était pas le sien mais avait été simplement confié à ses soins. Au fond, c’est ce que laisse entendre Jésus quand il dit : ‘’N’appelez personne votre Père sur la terre : car vous n’en avez qu’un, le Père céleste’’ (Mt 23, 9) » (n° 7).

Cette chasteté qui laisse libre nous rappelle cette 15ème annotation dans les Exercices Spirituels de St Ignace : « Ainsi celui qui donne les Exercices ne doit pas se tourner ou incliner vers un parti ou vers un autre; mais, se trouvant en équilibre entre les deux comme une balance, qu’il laisse le Créateur agir sans intermédiaire avec la créature, et la créature avec son Créateur et Seigneur. »

Le Pape François est un homme plein de tendresse et de liberté. Et cette lettre apostolique est un témoignage profond de sa spiritualité. A vous de la lire à votre tour …

Cet article fait partie du numéro 69 de la revue FOI

St Joseph, un modèle masculin?

juin-juillet-août 2021

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