Eugène Lehembre

prêtre, ccn, Tibhirine (Algérie)

Fondation en Algérie

Tibhirine, un lieu où l’Esprit continue de souffler

C’est une belle Grâce que le Seigneur a faite à la communauté en l’appelant à Tibhirine. Le monastère de Tibhirine est un lieu qui a maintenant une dimension universelle. Il s’y est passé une histoire sainte dont les moines cisterciens ont été les témoins, au cours d’un temps de grandes épreuves pour le peuple d'Algérie. Nombreux sont aujourd’hui les Algériens qui considèrent Tibhirine comme faisant partie de leur histoire, et les moines comme leurs frères.

L’histoire

En 2006 Mgr Teissier, évêque d’Alger, demande à la Communauté du Chemin Neuf si elle peut prendre la responsabilité du monastère. A ce moment, la communauté n’est pas en mesure d’accepter. L’arrivée de la Communauté en Algérie commence avec une session Cana à Constantine en août 2012 à l’invitation de l’évêque, Mgr Paul Desfarges s.j., animée par Arnaud et Marie Andrée Motte et Bruno Vuillaume. Elle regroupe cinq couples.

L’été 2013, Bruno est nommé curé de la paroisse de Bejaia en Kabylie. Il y reste trois ans.

En mai 2015, Paul Desfarges, devenu administrateur apostolique du diocèse d’Alger, relance la demande de Mgr Teissier, de prendre en charge Tibhirine. En décembre 2015, Laurent Fabre, accompagné de Blandine Masson, vient en Algérie, et, avec Bruno, ils passent quelques jours à Tibhirine, accueillis par Jean-Marie Lassausse et Frédéric de Thiesebaert. Laurent a la conviction qu’il faut dire OUI !

Le 13 août 2016, la première équipe de la Communauté arrive à Tibhirine. Il s’agit de Bruno Vuillaume, Marie-Paule Billard, Blandine Masson et Michel Fontaine. C’est Bruno qui vient chercher les trois autres à l’aéroport. Commence alors pour la Communauté une nouvelle aventure, à l’ombre de Notre-Dame de Tibhirine, qu’ils célèbrent tous ensemble le 15 août.

La vie à Tibhirine

La communauté a une mission de prière, d’accueil, et les activités de la ferme. La vie à Tibhirine c’est d’abord la prière. Les temps d’oraison et les trois offices de prière quotidiens. Continuer à notre façon l’intercession, la louange, l’adoration sur cette montagne, parmi d’autres priants. Le Seigneur y est bien présent, que l’on retrouve aussi dans le calme du matin et du soir. Il y a une Grâce de paix dans ce lieu et beaucoup la ressentent.

La vie communautaire (actuellement deux frères et trois sœurs) y est rythmée aussi par les repas, les tâches ménagères, le partage en fraternité, le désert d’une demi-journée par semaine. Cette vie communautaire, nous la partageons avec joie aux hôtes de passage.

Il y a aussi une grande et belle dimension d’accueil, sans doute aujourd’hui la mission principale du monastère : accueillir les visiteurs qui viennent découvrir ce qu’y ont vécu les moines, leur transmettre le message des moines. Les visiteurs sont en majeure partie Algériens musulmans. Cet accueil est important en nombre mais aussi en qualité de rencontres. Le fruit de ces visites, souvent désiré par les visiteurs, en plus de découvrir le monastère, est de vivre un moment de communion avec nous. D’autres, principalement des religieux, viennent passer plusieurs jours pour faire une retraite en logeant à l’hôtellerie.

Il y a aussi les relations avec le village qui nous entoure, les gardes champêtres qui sont chargés de nous protéger, les gendarmes et les policiers qui nous escortent dans nos déplacements… Beaucoup d’occasions de relations malgré tout, dans ce lieu dont nous ne sortons pas beaucoup. La vie à Tibhirine, c’est aussi faire partie de l’Eglise d’Algérie. Une Eglise fraternelle, modeste, proche, accueillante, porteuse d’une belle histoire, insérée parmi les Algériens.

Enfin, il y a les activités de la ferme sur une propriété de 14 ha. Conduites par Félicité depuis 2017, avec l’aide de Samir et Youssef du village, dans une dimension écologique en progression : production et vente de fruits et légumes. Production de confitures, de tisanes, et d’autres produits vendus au magasin.

Groupe de visiteurs à Tibhirine

Quels sont les défis pour la communauté ici en Algérie et à Tibhirine ?

Le premier défi est de vivre une Grâce de fidélité et de tenir dans la durée. Fidélité dans l’attention à l’Esprit qui agit dans les cœurs de ceux qui y passent ou qui y séjournent. Tout ne s’est pas arrêté à Tibhirine à la mort des moines. Ce n’est pas seulement un lieu d’histoire, un lieu de mémoire plein de sens, mais aussi un lieu où l’Esprit continue de souffler.

Fidélité dans la durée. Faire des racines prend du temps. Pour s’enraciner, une bonne partie d’entre nous doivent durer dans le pays : apprendre l’arabe algérien, connaitre la culture du pays, l’Islam, développer les relations avec nos voisins. Relations de travail, d’entraide (on a dans nos locaux un atelier de couture de femmes du village), mais aussi d’amitié. Les Algériens sont ouverts à la rencontre et à l’amitié. Que ce pays devienne un peu le nôtre tout en n’oubliant pas que nous y sommes accueillis.

Pour durer, il nous faut aussi veiller à notre vie fraternelle. Le cardinal avait dit aux moines au moment où ils se posaient la question de partir ou de rester : « De la constance » ! Et Christian de Chergé avait relevé que constance venait du latin « cum stare » : tenir ensemble. Nous ne sommes pas des ermites. On ne tient bien ici (sans doute comme ailleurs…) personnellement et communautairement, que si l’on prie, que si l’on nourrit notre vie fraternelle de temps de partage et de réconciliation et de… fête.

Où en sommes-nous de la fondation de la communauté ici ?

Ce sont les moines qui ont fondé. Par leurs vies données. Les grains de blé ont été jetés en terre. Le blé pousse. Nous sommes les serviteurs de cette moisson avec la Grâce d’aujourd’hui.

Les moines ont construit un pont à Tibhirine : lieu de rencontre entre Musulmans et Chrétiens, entre Algériens et Français. Message vivant de solidarité, de non-violence et de pardon. A nous de tenir ce pont ouvert. Et notre prière, notre travail, nos vies données sont au service de cette unité, de cette réconciliation entre Algériens et Français. La vie et aussi les Ecrits des moines nous encouragent à cet à venir.

Un autre défi aussi dans le temps est de partager les charismes de la Communauté : notre vie communautaire diversifiée, notre appel à l’œcuménisme, la pastorale des couples, des familles, la vie charismatique, la guérison intérieure. Pour cela, avoir aussi dans notre communauté des couples, des familles, des frères et sœurs d’autres pays…Il faudra sans doute une autre implantation de la Communauté en Algérie.

L’enjeu aussi de notre présence est que des Algériens découvrent la communauté et entendent un appel à vivre en communion, à participer à sa mission. C’est notre désir. Enfin, un autre enjeu est de permettre à l’ensemble de la Communauté d’avoir cette porte ouverte sur l’Algérie. Permettre à d’autres de venir découvrir, même de façon passagère, ce beau pays, ses habitants. Et ainsi de voir autrement les Algériens qui habitent nos pays. Pour ma part, c’est ce que j’ai vécu après mon premier séjour en Algérie en 1972 : j’ai été touché par leur accueil et mon regard sur les Algériens en a été changé. Quand nous voyons la France depuis ici nous sentons l’urgence de travailler au rapprochement, en France, entre Français et Algériens.

En conclusion, la Communauté en Algérie n’en est encore qu’au début. Nous avons à approfondir et à continuer de partager le message et la vie des moines, tout en étant nous-mêmes avec les dons que le Seigneur nous a faits. Après ? C’est le Seigneur qui nous conduit. Enracinés en Lui, il s’agit de durer pour que la greffe prenne avec l’Eglise, avec le peuple algérien. De cette greffe naitront des fruits encore inconnus…

« Voici que je fais une chose nouvelle, elle germe déjà, ne la voyez-vous pas ? » (Isaïe 43, 19).

E. L.

Les moines ont construit un pont à Tibhirine : lieu de rencontre entre Musulmans et Chrétiens,
entre Algériens et Français.
Message vivant de solidarité,
de non-violence et de pardon.
A nous de tenir ce pont ouvert.

Cet article fait partie du numéro 78 de la revue FOI

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septembre-octobre-novembre 2023

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