Marguerite Figarol

sœur consacrée ccn, responsable de la mission Siloé

21 décembre 2023

Siloé, pour l'unité de la personne

Traverser la vulnérabilité

Responsable depuis sept ans du magasin de l’Abbaye d’Hautecombe, Marguerite se pose la question de l’« après » et se dit qu’elle aimerait une mission qui la rapproche de la pauvreté : « Je vivais dans une grande maison, avec beaucoup de jeunes, beaucoup de missions, et je sentais le désir de toucher à quelque chose de plus de petit, plus pauvre. Lorsqu’on m’a proposé de venir à Montagnieu, au service de Siloé, j’ai vu cela comme une réponse à cette demande de grâce, à ce désir, cette graine qui germait en moi ». Arrivée il y a quatre ans à la Maison Forte de Montagnieu, Marguerite anime avec une équipe de plusieurs frères et sœurs de la Communauté du Chemin Neuf la mission Siloé, une mission au service de l’unité de la personne.

FOI
Quand on dit mission Siloé, ça recouvre quoi ?

M.F.

Concrètement, la mission Siloé regroupe les missions de la Communauté qui sont liées à la relecture de vie, à la liberté en Christ, et du coup, tout ce qui va passer par la réconciliation avec son histoire, la délivrance, la liberté. Je dirais que c’est une mission pour aider les personnes à se remettre debout, à la suite du Christ. Il s’agit des retraites Siloé (anciennement Anamnèses), le parcours Siloé, les week-ends « Délié », l’année Siloé, que l’on appelle aussi la fraternité Siloé.

FOI
Comment est née cette mission ?

M.F.

En donnant les Exercices Spirituels de St Ignace, la Communauté a proposé très tôt des espaces de relecture de vie (anamnèses) afin d’aider les personnes à grandir en liberté dans leur suite du Christ. Cela a donné naissance à la mission Siloé. Il y avait le souci de travailler au service de l’unité de la personne dans toutes ses composantes : corps somatique, corps psychique, corps spirituel.

FOI
Parmi les propositions qui sont faites à Siloé, il y a la fraternité Siloé. Est-ce que tu peux nous en parler?

M.F

Ce sont des personnes qui viennent passer neuf mois à la maison pour partager notre vie quotidienne. Ces personnes ont besoin de temps de recul par rapport à leur vie quotidienne, afin de relire leur histoire et être renouvelées dans leur relation au Christ, à elles-mêmes et aux autres. Il s’agit principalement de religieuses et religieux, ou encore des jeunes. Chaque année, on accueille entre quatre et six personnes.

FOI
Concrètement, qu’est-ce qui leur est proposé ?

M.F.

Cette année repose sur quatre piliers principaux. Il y a tout d’abord la prière, la relation au Christ, qui est fondamentale. La maison de Montagnieu n’est pas un centre de repos, c’est vraiment un centre spirituel. Donc, la relation au Christ, par la prière personnelle et communautaire, ainsi que l’accompagnement spirituel, est l’axe primordial.

Ensuite, les personnes membres de la fraternité Siloé participent au parcours Siloé (3 étapes de quatre jours échelonnées dans l’année), ainsi qu’au WE « Délié », avec le souci particulier de pouvoir relire et nommer leur histoire.

Il y a aussi la vie quotidienne : le service tout simple, sans responsabilité, pour pouvoir traverser une vulnérabilité aussi dans le quotidien, sans porter de charge. Ora et labora.
La vie fraternelle est le quatrième pilier fondamental, parce que la fraternité vient guérir, mettre debout. La vie quotidienne parle, et la vie fraternelle guérit, réconcilie. On ne se juge pas, on est accueilli tel que l’on est. Cet aspect est souvent souligné par ceux qui vivent cette année Siloé.

FOI
Cette vie fraternelle concerne tous les habitants de la maison, j’imagine ?

M.F.

Dans la mission Siloé, on ne peut pas demander à des personnes de traverser leur vulnérabilité, de vivre avec, de l’accueillir, d’en prendre conscience et de vivre une réconciliation avec elle si nous-mêmes, en face, nous ne le vivons pas. Parce qu’il n’y a pas ceux qui vont bien et ceux qui ne vont pas bien. Il n’y a pas ceux qui font Siloé et ceux qui gèrent Siloé. En fait, on fait tous partie de la même humanité. Et peut-être même que ceux qui sont dans la gestion de la mission Siloé, c’est parce qu’ils sont bien conscients de leur vulnérabilité. Et on essaye, tant bien que mal, comme chacun, de faire ce trajet. Cette traversée.

Quand je dis « traverser la vulnérabilité », ce n’est pas comme si c’était fini après, mais plutôt vivre avec, vivre une réconciliation avec sa vulnérabilité. Je crois que ce qui aide à cette réconciliation, c’est qu’ils voient des frères et sœurs qui ne sont pas parfaits. On ne juge personne. C’est une maison qui est traversée par la fragilité et la vulnérabilité. Certains découvrent qu’on peut être bons les uns envers les autres. Et cette bonté permet à la Fraternité Siloé de traverser cette année.

FOI
Qu’est-ce que cette mission Siloé te dit de la vulnérabilité ?

M.F.

Pour moi, la vulnérabilité fait partie de l’incarnation. Il y a quelque chose de l’humanisation. Le mot vulnérabilité vient du latin vulnus, la blessure. Plus qu’une acceptation, je préfère le mot accueil, plus encore, un vivre avec. Il y a une unité à vivre avec cette vulnérabilité. Selon moi, un homme ou une femme réconcilié(e), c’est un homme ou une femme vulnérable. Un homme ou une femme de paix, c’est un homme ou une femme vulnérable. Quelqu’un qui sait qu’il est vulnérable et qui sait que l’autre est vulnérable. Dans la relation réciproque, si je n’accepte pas ma propre vulnérabilité, je ne peux pas accepter celle de l’autre. Et pour être un homme et une femme de paix, de miséricorde, de compassion avec l’autre, il faut que je le sois avec moi. Voilà, c’est pour ça que je parle d’abord de la traversée.

FOI
Est-ce que ce service te fait faire un chemin personnel et lequel ?

M.F.

Cela me change énormément. Mon rapport à Dieu, aux autres, au monde, à l’Eglise change depuis que je suis à Siloé. Ma manière d’être en relation, mon expérience de foi, de vie, change beaucoup. St Paul écrit : « Mais ce trésor, nous le portons comme dans des vases d’argile » (2 Co 4, 7). A Siloé, on a un trésor : nous voyons des résurrections. Nous voyons des gens qui étaient morts à leur propre vie et qui reprennent vie. Je vois ce trésor de Dieu. Dieu, il ne sait faire que ressusciter, remettre debout, guérir, libérer. Et ce trésor, c’est dans des vases d’argile que nous le portons. Quelle que soit notre histoire ou notre origine, nous sommes traversés par cette argile, par cette pauvreté, cette fragilité.

FOI
Dans ce temps de Noël, quelle parole veux-tu donner à nos lecteurs ?

M.F.

Notre Dieu a choisi le chemin d’humanisation pour cette traversée de la vulnérabilité. C’est quelque chose qui m’émerveille : Dieu s’est dépouillé lui-même et Il a traversé cette vulnérabilité. II a vécu cette humanisation. Je pense aussi au passage de l’Evangile, en Jean 4, la rencontre avec la Samaritaine. Il y est dit que Jésus, « fatigué par la route, s’assit tout contre la source ». Dans le langage biblique, « fatigué » signifie une lassitude vive et persistante. Dans la mission Siloé, nous rencontrons les lassitudes psychiques, humaines et ce texte me parle énormément. Jésus a vécu une lassitude vive et persistante, il n’était pas fatigué parce qu’il avait marché trois kms de trop, il éprouvait une lassitude vive et persistante. Et que fait-il ? Il s’assoit tout contre la source. On peut y voir l’image du Père.

Propos recueillis par P. Paté


Témoignages

J’apprends à rechoisir la vie chaque jour

Tanguy

Fraternité Siloé 2021-22

J’ai eu l’immense JOIE de faire l’année Siloé à Montagnieu en Isère, j’y ai fait une expérience de combats et de guérisons spirituels par la prière communautaire et personnelle, les trois belles retraites Siloé et leurs « entre-deux », et l’humble quotidien partagé avec des frères et sœurs du Chemin Neuf résidant sur place et avec ceux qui faisaient l’année Siloé avec moi. Le travail manuel et le service ont été essentiels. Cette vie simple et joyeuse m’a aidé à découvrir que nos vies sont toutes affectées, blessées et blessantes c’est-à-dire touchées par l’expérience du mal et de la souffrance, reçus ou donnés.

J’étais en grande crise personnelle et communautaire, je suis venu avec beaucoup de peurs : la peur de rompre ma fidélité à 20 ans de vie monastique, la peur de ce que je devais affronter en moi, la peur de l’avenir… Mais je n’étais pas seul : Abba notre Père du Ciel était là avec moi pour me guider. Il y avait aussi l’accompagnement spirituel chaque semaine, le groupe de prière du mardi soir, les fraternités, les week-ends et les soirées détentes, et toutes ces amitiés tissées discrètement qui m’ont guéri petit à petit. J’étais dans les mains du Père qui me guide toujours aujourd’hui. Il m’a profondément renouvelé de l’intérieur si discrètement et si réellement. Aujourd’hui je suis de retour dans ma communauté et si beaucoup de mes vulnérabilités ont été visitées, elles restent un lieu de combats et de victoires spirituels et donc un tremplin vers la guérison et une piqûre de rappel de ce que je suis.

J’apprends à rechoisir la vie chaque jour et à faire de mes blessures et vulnérabilités un chemin de vie donnée à Dieu et à mes frères dans le RÉEL avec la grâce d’Abba et par le témoignage de ma fidélité. Oser accueillir ma vulnérabilité et y consentir signifie accepter que les autres soient vulnérables comme moi et ouvre un chemin de miséricorde. « Tout est grâce ! » comme me disait mon accompagnateur.  T.

Je ne suis pas infaillible

Patrice

Selon moi, la vulnérabilité, c’est le fait de ne pas être toujours à l’abri de n’importe quel événement douloureux ou difficile. C’est de toujours être atteint par quelque chose. Etre atteint par un événement. Ne pas être trop costaud, ne pas être infaillible. Avoir une certaine fragilité, des limites.

J’aime bien le mot « rebondir », ou, pour dire autrement, trouver autre chose qui me sorte de là. Revivre autrement. Rebondir autrement. C’est ce qui m’est arrivé après mon accident le 30 janvier 1995 (un accident de voiture qui a entraîné un mois de coma et un arrêt total de ma carrière d’architecte) : j’ai imaginé d’autres activités différentes, créatrices, qui me permettent de penser à autre chose que l’accident. Des choses qui me permettent de rebondir. Vivre autrement. Revivre autrement.

La vulnérabilité traverse ma vie aujourd’hui, car je ne suis pas infaillible. Je dois faire attention à ces lieux où je me sens fragile. Etre en éveil.
Ce qui m’aide, c’est ma foi : croire que le Seigneur me protège et me donne sa grâce. Et c’est aussi la prière : « Seigneur, je suis fragile, tu peux m’aider. Merci de m’aider à réagir comme il faut ». Ce qui m’aide, c’est Bernadette, mon épouse, et les frères et sœurs de la maison de Montagnieu.

Aux personnes qui ont peur de leur vulnérabilité, je dirais : « N’ayez pas peur. Priez. Restez en contact avec le Seigneur. Priez sans cesse afin d’être prêt et de pouvoir rebondir en toute situation, prêt à affronter des choses qui sont en dehors de ce qu’on avait envisagé. » On ne peut le vivre qu’en étant uni au Seigneur. Le Seigneur est notre protection, notre appui, notre soutien, notre roc. P.

Accepter d’être aimée jusqu’au bout

Marie

« Siloé » pour moi est venu quand j’ai été confrontée à mon histoire familiale, qui m’a explosé en pleine figure. C’était très douloureux, j’étais profondément meurtrie, blessée et en quelque sorte défigurée par ce que j’avais vécu de faux et de violent pendant mon enfance. La vie relationnelle en était devenue très compliquée à vivre.

J’ai rapidement senti qu’il me faudrait bien une année entière pour creuser le sujet. C’était important de prendre le temps de poser les choses, de faire connaissance avec les autres qui faisaient aussi l’année, et de pouvoir petit à petit partager plus en profondeur. Avec le recul, je suis touchée par ce charisme de Siloé qui respecte vraiment la dignité de la personne et la restaure petit à petit dans son être profond.

Après quelques mois, ça a été très dur. Sans m’en rendre compte, je m’étais à nouveau enfermée. J’ai alors supplié le Seigneur de m’éclairer. Et la lumière est venue, un déclic intérieur sur ce que je devais faire et comment j’avais à accueillir mon histoire. Le changement a été immédiat, j’avais la ressource pour rebondir et continuer le chemin de manière nouvelle. Depuis, le Seigneur continue à me travailler. C’est un chemin de conversion.

Je ne guéris pas pour devenir quelqu’un d’autre et mettre la souffrance derrière moi. Je guéris en laissant le Seigneur m’apprendre à accueillir ma fragilité toujours plus profondément, avec toujours plus de vérité. C’est ce qui me grandit et me fait naître toujours plus à mon identité d’enfant du Père, créée et désirée de toute éternité pour Le louer à travers tout ce que je suis, y compris (et surtout !!!) à partir de ces endroits cabossés qu’Il a choisis de rejoindre par son Incarnation. En Lui ouvrant mes espaces déformés par la souffrance et Le laissant les toucher de sa tendresse, je m’ouvre petit à petit à plus grand que l’étroitesse où je m’étais enfermée, je deviens plus libre et je Lui ressemble un peu plus.

C’est en acceptant ces pauvretés, ces fragilités que je deviens de plus en plus moi, libre et vraie, devant le Seigneur qui m’appelle. Ces lieux fragiles, dans la mesure où j’y consens, m’ouvrent à tellement plus de vie. Je n’en ai plus peur, et quand parfois une vague un peu plus forte surgit, j’attrape bien fort la main du Seigneur et je Lui demande ce qu’Il veut me dire à travers ce soubresaut. Une fois compris, la vie reprend de plus belle.

Ce n’est pas une « guérison » que l’on acquiert une fois pour toutes, c’est plutôt un chemin qui me fait descendre de plus en plus profond dans ma vérité, et qui demande un entretien, parce que « guérir » c’est avant tout permettre au Seigneur d’habiter ces lieux fragiles et c’est là que ça devient beau : une fois qu’on Lui permet de vivre sa Pâque en nous. Accepter d’être aimée jusque-là, pour être entraînée dans sa Pâque ! Joie et Vie ! M.

La vulnérabilité nous est commune, mais pas égale

Patrick

Pour moi, avec ma racine africaine, la vulnérabilité est une notion complexe, qu’on peut même considérer comme une faiblesse, une fragilité, une exposition aux risques : c’est un sujet très sensible. Au début de l’année, j’ai ressenti ma resistance : me laisser voir comme faible, vulnérable. J’étais le seul homme avec des femmes de cultures différentes. Je peux dire que, si la vulnérabilité est commune à tous les participants du parcours, elle n’est pas égale chez chacun. Mais, grâce à la douceur et au calme, je me suis senti, petit à petit, plus à l’aise pour partager dans la fraternité. Je me sentais comme avec des sœurs et non pas avec des étrangères. Le programme était bien structuré, entre les enseignements, l’accompagnement spirituel et les ateliers.

Siloé m’a donné l’opportunité de relire ma vie, de voir mes « fêlures » et mes blessures, de découvrir mes capacités. Le parcours nous pousse à être libéré, à grandir dans cette liberté et accueillir la réalité de la promesse de Dieu, un sentiment inexplicable. Comme analyse personnelle sur fond sociologique, j’ai enfin confirmé que c’est la société qui vulnérabilise les individus et non l’inverse. Le parcours Siloé m’a révélé cela et je continue à rendre grâce à Dieu pour cette nouvelle vie après mon Baptême dans l’Esprit Saint. La joie m’habite encore. « Je suis dans la joie, une joie immense, je suis [toujours] dans l’allégresse car mon Dieu m’a libéré!». P.

Cet article fait partie du numéro 79 de la revue FOI

PAUVRETE ET VULNERABILITE

décembre 2023-janvier-février 2024

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