Magali Raoul

sœur consacrée, ccn, Abbaye des Dombes, vis-à-vis des étudiants

6 juin 2024

Témoignage

Un Carême sous le signe du « moins »

L’abbaye Notre-Dame des Dombes est ce qu’on pourrait appeler une « grosse » maison communautaire : près de 40 frères et sœurs engagés, une dizaine d’enfants, une dizaine de jeunes volontaires ou stagiaires, des gens de passage, tous d’horizons, de cultures et d’âges dif férents. Un vrai « melting pot », qui est aussi un petit laboratoire de vie communautaire, entre ferme, scriptorium, cuisine, verger, salle de cours, magasin, hôtellerie et fromagerie.

Quand la Communauté décide en Chapitre de prendre au sérieux la question écologique, les frères et sœurs de l’abbaye pourraient se dire qu’ils sont en avance : passage de l’exploitation agricole au bio, tri des déchets incluant de magnifiques cochons pour manger les restes alimentaires, formations à l’écologie pour petits (ferme pédagogique) et grands (cours de théologie écologique à l’Institut de Théologie des Dombes). Mais une question posée au Chapitre reste un vrai chantier à l’abbaye : le rapport au temps et notre rythme de vie.

L’année capitulaire nous a fait comprendre que notre rythme de vie laissait résonner une interrogation : ne courrons-nous pas le risque d’un rapport désincarné et tout-puissant face au temps et aux missions ? Nos constitutions affirment l’importance du désert comme repos sabbatique. Le Chapitre demande à la Communauté de réaffirmer le cadre et les modalités de sa mise en œuvre pour nos différentes réalités (fraternités de vie, fraternités de quartiers, couples, célibataires, …). Plus largement, il s’agit de réfléchir à un cadre de vie qui intègre davantage les limites de chacun. Le Chapitre appelle ainsi chaque sœur et chaque frère à ne pas seulement ralentir, mais à apprendre à s’arrêter, et à goûter à la gratuité. (Extrait de la motion sur l’écologie intégrale votée au chapitre d’août 2023)

Le Carême 2024 a été une occasion d’aborder ces questions délicates à l’abbaye. Tout a commencé dans une réunion de l’« équipe abbaye », qui porte l’organisation de la vie communautaire. Comme à chaque temps liturgique, la question est : que pouvons-nous faire pour nous préparer à Pâques dans ce temps particulier du Carême ? Les idées s’expriment : ajouter un office de complies le lundi soir, ajouter une nuit d’adoration ou de lecture de la Parole de Dieu, ajouter un chemin de croix ou une récitation du chapelet, ajouter … Pas beaucoup d’enthousiasme dans l’équipe, jusqu’à ce que quelqu’un propose : et si on enlevait des choses plutôt que d’en ajouter ? La réunion se débloque, on décide simplement de ne pas faire d’office des vêpres le lundi soir pour allonger le temps de prière silencieuse, de ne pas préparer de dessert le midi, et de reprendre les services à 15h au lieu de 14h30 pour la durée du Carême.

Prendre conscience de notre rythme de vie, de nos limites et, finalement, de notre vulnérabilité, par une attention à notre intériorité.

L’Abbaye Notre-Dame des Dombes et ses habitants

C’est seulement dans un deuxième temps que le sens de ces choix nous est apparu : nous avions du goût à ne pas faire plus mais à faire moins, car nous faisons déjà beaucoup. Il s’agissait finalement, indirectement, d’interroger notre rapport au temps, et de concevoir que faire moins n’était pas moins bien. Concernant le décalage de l’heure des services en début d’après-midi, il s’agissait aussi, pour chacun, d’un renvoi à sa liberté : que faire pendant ces 30 minutes supplémentaires de pause en milieu de journée ? Une sieste, trainer avec des frères et sœurs autour du café, marcher, prier ? Un exercice bien concret d’exercice de sa liberté.

Chaque mardi de désert du Carême, des textes ont été proposés à la méditation pour accompagner ces petits choix. Une manière de rattacher la question du rythme de nos journées à notre manière de manger, de travailler, mais aussi de prendre conscience de notre rythme de vie, de nos limites et, finalement, de notre vulnérabilité, par une attention à notre intériorité. Ainsi, dans ma vie bien remplie où « mes pâtes ont le goût de mes mails », comme le dit le philosophe Pascal Chabot (cf. Philosophie magazine, nov 2020), il s’agit de ralentir, de goûter à la gratuité, de s’arrêter. Et, pour des apôtres du Christ que nous voulons être, c’est fondamental, car, comme le dit le Pape François, l’apôtre doit vivre de la gratuité de l’Evangile, être pauvre et louer (cf. Méditations quotidiennes du Pape François, du 11 juin 2013, éd. Bayard).

« Ce n’est pas le temps qui manque, c’est nous qui lui manquons » Paul Claudel

En milieu de Carême, un temps communautaire a été proposé à tous les frères et sœurs de l’abbaye, pour échanger ensemble sur la question de notre rapport au temps. Cinq axes regroupant quelques mots-clés ont été proposés pour nos échanges :

temps et relation : gratuité, fraternité, équilibre, réseaux sociaux, solitude, temps famille-couple, écoute, présence ;
temps et espace : pays d’origine, communication, ici et maintenant ;

temps et limites : repos, sabbat, vulnérabilité, arrêt ;
temps et appel à la mission: quotidien-mission, don de soi et disponibilité ;
temps et communauté : rapport au groupe, subjectivité, choix et liberté, individu et communauté, rêves et réalités. Malheureusement, nous avons été pris à notre propre piège et le temps était trop court : nous aurions pu passer toute une journée sur le thème, tellement il touche à des questions larges et complexes, et surtout très intimes. Cependant, quelques points ressortis de nos partages doivent continuer à nous interroger en maison, mais aussi plus largement, en Communauté. Par exemple, les frères et sœurs plus fatigués ou âgés, qui ont besoin d’une adaptation du cadre, mais qui risquent une certaine marginalisation. Ou bien les frères et sœurs qui ont un rythme de vie différent (travail à l’extérieur de la Communauté, travail à la fromagerie ou à la ferme). Ou bien encore l’organisation de notre travail commun, via un planning, nécessaire mais qui peut aussi facilement nous déresponsabiliser. Au final, la réalité très polymorphe de notre abbaye, avec beaucoup de rythmes différents rend plus facile l’adaptation, mais choisir la gratuité, les temps fraternels revient toujours à un choix personnel, qui ne peut être vécu sans tensions.

Choisir la gratuité, les temps fraternels revient toujours à un choix personnel, qui ne peut être vécu sans tensions.

L’écho qui nous est parvenu d’autres maisons nous a fait dire que notre intuition de faire moins était peut-être prophétique. La société dans laquelle nous vivons nous pousse à faire beaucoup, à rentabiliser le temps disponible, à croire que tout est faisable et que tout est possible. Mais l’écueil est grand dans la vie spirituelle de tomber dans les « œuvres pour Dieu ». Il y a encore beaucoup de chemin à faire, de discussions à avoir pour avancer sur la voie d’une plus grande prise en compte de nos limites, dans notre désir de donner nos vies au Christ pour l’annoncer. Une ligne de crête qui passe par l’offrande de ce que nous sommes, ce qui est fort, et ce qui est plus fragile, un mouvement qui oblige à cultiver notre intériorité, dans le silence, la prière et la vérité sur nous-mêmes.

M. R.

Cet article fait partie du numéro 81 de la revue FOI

LA VIE INTERIEURE

juin-juillet-août 2024

Regard sur le monde   Vie de la Communauté  

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