Valérie Aubourg

ccn, Ethnologue et Professeure à l’Université catholique de Lyon.

1 mars 2021

Eglise et migration

« Un nouveau ciel et une nouvelle terre »

L'un des enjeux pour l'Eglise est de savoir accueillir des hommes, des femmes et des enfants qui ont quitté leur pays et souhaitent s'intégrer avec ce qui fait leur culture à la vie chrétienne locale. Avec son regard d'anthropologue, Valérie Aubourg nous ouvre le coeur et l'esprit à cette réalité.

La présence des catholiques issus de la migration et de la diaspora est peu perceptible et peu médiatisée dans la société française ou de rares études leurs sont consacrées. C’est la raison qui m’a conduite à mener une série d’enquêtes ethnologiques auprès de catholiques nés en Afrique subsaharienne (Cameroun, Côté d’Ivoire, Congo, Burundi, Rouanda, Congo, Centrafrique, Madagascar) ou dans des sociétés créoles (Mascareignes et Antilles), venus s’installer dans la métropole lyonnaise1. Leur objectif consistait à voir comment la mobilité impactait leurs pratiques religieuses. La réponse à cette question pourrait permettre de cerner leurs aspirations de manière à mieux les prendre en charge. Si l’enquête fait tout d’abord apparaitre une difficulté pour ces catholiques « venus d’ailleurs » à prendre place dans les paroisses, elle montre cependant combien le catholicisme demeure un point d’appui.

Tout d’abord, il se dégage une trajectoire commune d’éloignement des aspects religieux institués. Alors qu’en Afrique et dans les sociétés créoles, la grande majorité des catholiques rejoignent la paroisse proche de leur lieu d’habitation, à leur arrivée sur le territoire métropolitain, ils peinent à s’insérer dans le cadre paroissial. En premier lieu, c’est le contexte sociétal européen de « décatholicisation » auquel peut être imputé le fait que ces populations participent de moins en moins aux célébrations hebdomadaires. En second lieu, cela peut se comprendre à la vue des difficultés qu’ils disent rencontrer dans les paroisses locales. La grande majorité de nos interlocuteurs porte un regard critique sur l’expérience qu’ils en font. Ils décrivent les liturgies eucharistiques comme froides et convenues. Ils dénoncent la faible place accordée au corps et aux émotions dans les paroisses françaises. Ils regrettent la brièveté des célébrations dominicales. À travers le peu de temps accordé aux célébrations religieuses, c’est également leur aspect solennel que les migrants ne retrouvent pas sur le sol français. Ensuite, la pauvreté des relations avec leurs coreligionnaires les déçoit. Ils dénoncent un déficit d’accueil de la part des catholiques lyonnais. Familiers de contextes ecclésiaux dans lesquels ils tissaient des liens communautaires denses, les migrants regrettent de ne pas bénéficier du support social qu’ils attendent.

Si l’investissement en paroisse des catholiques en provenance d’Afrique et des sociétés créoles est difficile, cela ne signifie pas pour autant qu’ils mettent fin à toute pratique religieuse. Celle-ci se poursuit sous des formes individuelles ou collectives privilégiant la prière, la vénération de saints et le respect des rites. Elle fait la part belle aux demandes de protections, de guérisons et de délivrances.

Croix devant l’église de Lampedusa (Italie)

La très grande majorité de nos interlocuteurs continue, à titre individuel, de prier à leurs domiciles dans lesquels sont exposés bougies, médailles, crucifix, statuettes, sachets d’encens, etc. Leur pratique priante accompagne leurs gestes quotidiens. Ils se rendent régulièrement dans des sanctuaires locaux, comme la basilique de Fourvière (Lyon 5 ème) et l’église Saint-Bonaventure (Lyon 2 ème). Les statues les plus prisées sont celles de la Vierge Marie, du Curé d’Ars, de saint Antoine de Padoue, sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, saint Joseph et Padre Pio. Leur commune dévotion à la Vierge Marie s’observe en particulier à travers la possession d’un chapelet ou de plusieurs, qu’ils n’hésitent pas à emporter dans leurs sacs ou à glisser dans leurs poches. Nombreux sont ceux qui le récitent quotidiennement. En contexte africain et créole, les rites religieux occupent une place prépondérante. À Lyon, les migrants s’attachent à les observer. Baptême, communion, confirmation, mariage et funérailles, les célébrations sacramentelles de la vie chrétienne sont des occasions d’inviter d’autres catholiques originaires du même pays ou du même continent, dans le cas de l’Afrique. Ces rites de passage donnent lieu à des fêtes associant des éléments empruntés aux traditions du pays d’origine et aux habitudes locales. Les rites peuvent se dérouler localement ou dans les territoires d’origine. Par ailleurs, si nos interlocuteurs peinent à intégrer des paroisses locales, ils sont nombreux à se rendre dans celles qui sont animées par des communautés nouvelles telles que le Chemin Neuf ou l’Emmanuel. Ils fréquentent aussi la paroisse Sainte Blandine qui s’inspire des megachurches évangéliques de Saddleback et d’Hillsong2. Ils rejoignent également des groupes de prière charismatiques diocésains et des réunions interconfessionnelles comme les soirées « Miracles et Guérisons ». Ils aiment encore assister aux réunions organisées autour d’un orateur de passage. Ils trouvent dans ces assemblées des éléments qui répondent à leurs attentes en matière d’animation musicale, d’expression sensible de la foi et de convivialité. Ils apprécient le fait que ces groupes favorisent les prières de guérison, les demandes de miracles et les délivrances d’esprits démoniaques.

Enfin, même si cette situation n’est pas la plus fréquente, il est des migrants dont l’adhésion au catholicisme s’intensifie après leur arrivée sur le continent européen, dans le cadre paroissial. Cela se produit notamment lorsque des occasions leur sont données d’exprimer leur spécificité culturelle au cours des messes dominicales. Plusieurs éléments traduisent cette expression : le djembé parmi les instruments de musique utilisés, le chant d’un cantique dans la langue d’origine, la procession des offrandes au moment de l’offertoire : effectuées en dansant, un pagne autour des reins, alors que sont apportés des aliments typiquement africains ou créoles (une noix de coco par exemple). Lorsque de telles pratiques sont autorisées, elles contribuent à fabriquer du lien social à travers la mise en valeur « d’identifications valorisantes » qui participent à la transmission d’une langue et d’une mémoire culturelle. Les chorales réunissant Africains, Antillais et Réunionnais constituent des espaces d’entraide et favorisent leur ancrage dans la société hôte. Nombreux sont les catholiques issus de la migration qui les rejoignent en vue d’animer les chants durant les eucharisties dominicales et lors des fêtes comme les baptêmes ou les mariages. Leurs membres portent pour l’occasion des tenues vestimentaires traditionnelles et accompagnent leurs cantiques d’instruments de musique africains : djembé, balafon, congas, etc.

Lorsque de telles pratiques sont autorisées, elles contribuent à fabriquer du lien social à travers la mise en valeur « d’identifications valorisantes » qui participent à la transmission d’une langue et d’une mémoire culturelle.

Au final, nos observations mettent en lumière un relatif éloignement du cadre paroissial dans le cadre de la migration et de la diaspora. Cependant, les catholiques rencontrés continuent de chercher la bénédiction venue de Dieu, sa protection et la libération des maux de leur existence lorsqu’ils prennent la forme de la maladie, du chômage, de l’exclusion et des multiples difficultés personnelles et familiales. Ils traduisent alors leur reconnaissance par l’expression fréquemment utilisée « Merci Dieu » ou « Dieu Merci ». Cette formule exprime leur reconnaissance vis-à-vis de ce Dieu auquel ils attribuent les solidarités dont ils bénéficient et les ressources symboliques que leur pratique religieuse leur fournit.

[1] Cette étude a pris place dans le cadre d’un projet soutenu par l’Agence Nationale de la Recherche française intitulé ReliMig (Religion et Migration) qui rassemble 21 chercheurs : https://www.ucly.fr/la-recherche/les-8-poles-de-recherche/theologie-philosophie-sciences-religieuses/projet-relimig/
[2] Aubourg Valérie, Réveil catholique. Emprunts évangéliques dans le catholicisme, Genève, Labor et Fides, 2020, 353p.

Cet article fait partie du numéro 68 de la revue FOI

Quelle Eglise pour demain?

mars-avril-mai 2021

Formation Chretienne   Vie de l'église  

Ces articles peuvent aussi vous intéresser…