Juan M. Gil-Barragán

ccn, dr, chercheur en Économie de François

12 janvier 2022

"L'économie de François"

Une économie qui a de l’âme

En parcourant les sentiers et les montagnes, Saint François d'Assise demandait à Dieu de lui parler : il voulait connaître Sa volonté. Après quelques jours, alors que François passait devant l’église de San Damiano, il sentit que l'Esprit Saint l’invitait à entrer pour prier. Obéissant à cet appel, il entra, s’agenouilla devant un crucifix et commença à prier. Il entendit alors une voix forte qui lui disait : « François, ne vois-tu pas que ma maison tombe en ruines ? Va et répare-la ».

Aujourd’hui, cet appel retentit à nouveau. Il est en train d’inciter des milliers de jeunes du monde entier à réfléchir à une nouvelle économie, qui puisse nous permettre de passer de la compétition à la coopération, de l’égoïsme à la fraternité, de l’extraction et de la destruction à la gestion et au soin de l’environnement, du capital humain au développement intégral.

Cet appel s’est réveillé le 1er mai 2019, lorsque le pape François a écrit une lettre publique invitant les universitaires, les entrepreneurs et les acteurs du changement à se réunir pour réfléchir à une nouvelle économie. En réponse à cette invitation, une rencontre a été organisée en mars 2020 à Assise, en Italie, avec plus de 3 000 jeunes de 120 pays inscrits. Cependant, en raison du Covid, ce rassemblement a dû se tenir de manière virtuelle. C’est à ce moment-là que « l’Économie de François » a commencé à prendre corps comme un mouvement prophétique proposant une nouvelle vision : la transformation de l’âme de l’économie à image et ressemblance de Dieu, à partir d’un cri perçant qui cherche à atteindre les profondeurs du cœur humain et à redonner l’espoir à ceux qui l’ont perdu.

Pour répondre à cet appel, commençons par comprendre pourquoi les activités économiques sont souvent dominées par l’égoïsme, la concurrence, la destruction de l’environnement et l’inégalité. Une explication possible est que l’économie moderne se base sur la notion que la motivation principale qui détermine les décisions économiques des individus est l’intérêt personnel. Adam Smith, considéré comme le père de l’économie moderne, expliquait en 1776 que « ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais plutôt du soin qu’ils apportent à la recherche de leur propre intérêt ». Voilà la « main invisible du marché », qui ferait profiter l’ensemble de la société du fait que les individus poursuivent leur propre intérêt. Cependant, la crise environnementale et l’inégalité sociale croissante suggèrent que cette « main invisible » pourrait être en fait absente, la société ne pouvant donc pas bénéficier de cette poursuite de l’intérêt particulier des individus et des entreprises.

Ainsi, il convient de se demander : si la « main invisible » n’existe pas, que peut-on faire ? Le 24 septembre dernier, lors du troisième rassemblement de l’Économie de François, le pape a demandé aux jeunes de devenir des artisans et des bâtisseurs de la maison commune, en pensant à des solutions durables qui prennent en compte les dimensions environnementales, sociales, relationnelles et spirituelles. En d’autres termes, le problème de l’économie moderne est qu’elle crée de la richesse sans communion, en ignorant le fait que la motivation primaire a une autre dimension : celle de la fraternité, de la relation avec les autres, de la vocation à former un seul corps (cf. 1 Co 10, 16-17). En effet, Aristote définit l’homme comme un être social par nature, qui a besoin des autres pour vivre. Par conséquent, si la fraternité est aussi importante que l’intérêt personnel, l’économie devrait accorder plus d’attention à cette dimension fraternelle.

Le problème de l’économie moderne est qu’elle crée de la richesse sans communion.

Dans cette perspective, l’Economie de François propose que les entreprises ressemblent davantage à des communautés. Elles devraient être des lieux où la fraternité (avec la nature –durabilité environnementale–, avec les autres –durabilité sociale– et avec les biens matériels –durabilité économique–) rend possible un passage de la satisfaction des besoins du présent à partir d’une attitude de domination, de consommation illimitée et d’exploitation des ressources (naturelles et humaines), à la satisfaction des besoins à partir d’une attitude de soin, d’écoute et de consommation modérée1. Cela est bien possible ; en fait, si l’être humain arrive à se sentir intimement uni à tout ce qui existe, la sobriété et l’attention jailliront spontanément2.

En ce sens, les communautés chrétiennes, en tant que lieux de rencontres profondes, ont beaucoup à enseigner sur la voie du développement durable. Tout d’abord, les communautés peuvent apprendre aux entreprises à trouver un équilibre entre le développement personnel et le développement sociétal (fraternité). Au moment où Adam Smith proposait que l’intérêt personnel et la main invisible soient les moteurs de l’économie, Antonio Genovesi (1713-1769), prêtre italien et père de l’économie civile, préconisait que l’amour de soi et l’amour des autres étaient les deux forces qui en fait animaient l’économie et la société.

Genovesi a de même averti que, si l’une de ces deux forces était cultivée de manière isolée, elle finirait par détruire l’humanité. Si l’homme ne se concentrait que sur l’amour de soi, il finirait par se refermer sur lui-même. Pareillement, si l’homme ne se concentrait que sur l’amour des autres, il finirait par se déconnecter de son être et ne pourrait pas réaliser son développement personnel3. Par conséquent, le développement intégral de l’homme ne peut avoir lieu que de pair avec le développement solidaire de l’humanité4.

Les entreprises d’aujourd’hui ont besoin de changements structurels si elles veulent survivre dans la durée. Comme Antonio Genovesi l’avait prédit, si les entreprises ne se concentrent que sur leur propre intérêt, elles sont destinées à se détruire elles-mêmes ; il semble en effet que c’est la maladie dont elles sont en train de souffrir. Le taux de survie des nouvelles entreprises n’est que de 15%5, alors que celui des nouvelles communautés religieuses est de 88%6. Pareillement, l’espérance de vie des petites entreprises est de 10 ans en moyenne, et même les plus grandes entreprises vivent moins de 18 ans en moyenne. En revanche, l’espérance de vie des communautés religieuses est de plus de 300 ans en moyenne. Ces données suggèrent que, si les entreprises ressemblaient davantage à des communautés, elles pourraient avoir un taux de survie plus élevé et durer plus longtemps.

Ces développements économiques ne seraient jamais arrivés sans le contact direct et la préoccupation réelle avec lesquels les Franciscains ont interagi avec les pauvres et l’argent.

Deuxièmement, les communautés peuvent aider les entreprises à construire un chemin de fraternité vis-à-vis des biens matériels. En d’autres termes, elles peuvent contribuer à faire en sorte que la relation avec les biens ne soit pas fondée sur la maximisation en vue de l’accumulation, mais sur la maximisation en vue du partage. En effet, le terme « Économie de François » s’inspire de saint François d’Assise et de la vision franciscaine d’une économie fraternelle. Les Franciscains ont montré que l’économie fonctionne mieux lorsqu’elle favorise les relations fraternelles et, par conséquent, lorsque les biens économiques sont mis au service des biens relationnels.

Par exemple, au XIVe siècle, les quelques banques ou prêteurs qui existaient alors facturaient entre 50% et 200% d’intérêts, ce qui excluait les pauvres de l’accès au crédit. Afin de corriger cette situation et d’aider les plus démunis, les Franciscains ont créé les premières banques solidaires : les monts-de-piété (de l’italien « Monte di Pietà »), qui accordaient des micro-crédits, soit gratuits (c’est-à-dire, sans intérêt, garantis par des bijoux et des vêtements), soit à très faibles taux d’intérêt. Par la médiation de ces banques, les Franciscains ont encouragé l’esprit d’entreprise de l’époque et ont répondu aux besoins économiques de la population la plus vulnérable.

Un autre exemple se trouve chez le frère Luca Paciolo (1445-1517). Observant le phénomène, habituel à l’époque, de surtaxation des plus pauvres, il a créé une méthode simple pour les aider à calculer le montant réel qu’ils devaient verser à la couronne. Cette méthode a jeté les bases de ce que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de comptabilité. Ces développements économiques ne seraient jamais arrivés sans le contact direct et la préoccupation réelle avec lesquels les Franciscains ont interagi avec les pauvres et l’argent.

Troisièmement, les communautés peuvent apporter un nouvel éclairage sur les processus de prise de décision qui contribuent au développement durable. Par exemple, les communautés sont capables d’enseigner comment le discernement (individuel et communautaire) peut devenir un outil clé pour qu’un chef d’entreprise puisse développer une conscience plus profonde et prendre des décisions qui créent de la valeur pour l’entreprise, l’environnement et la société7. Le discernement pourrait également aider le manager à décider avec une vision plus large, en tenant compte de ses émotions, de ses sentiments, de ses valeurs, de son capital spirituel8,de son intuition9 et des besoins de la communauté.

Enfin, pour passer de la maximisation du profit visant à l’accumulation à la maximisation du profit visant au partage, il est nécessaire que les propriétaires et les gestionnaires d’entreprise limitent volontairement leur richesse. En d’autres termes, ils doivent choisir volontairement un chemin de simplification de vie fondé sur la fraternité. Les entreprises doivent délibérément décider de donner la priorité au bien commun sur la propriété privée. Aujourd’hui, on peut trouver des modèles d’entreprise qui suivent cette logique, comme l’économie de communion des Focolari, les entreprises du Système B et l’Economie du Bien Commun.

Cependant, il reste encore beaucoup de travail à faire pour que ces entreprises ne soient pas l’exception, mais bien la règle. Il est donc très important que les communautés religieuses, en tant que forme d’organisation différente, jouent un rôle plus actif, afin qu’elles puissent, de pair avec les jeunes engagés dans l’Economie de François, construire une économie qui ait de l’âme.

[1] Gil-Barragan (2022). Sostenibilitá. En Rozzoni & Limata (Eds). The economy of Francesco. Un glossario per riparare il linguaggio dell'economia, pp 321-327. Città Nuova
[2] François (2015), Lettre encyclique Laudato Si’
[3] Genovesi, A. (1779). La Logica per gli giovanetti. Venezia: Remondini.
[4] Paul VI (1967), Lettre encyclique Populorum Progressio
[5] Global Entrepreneurship Monitor (2022). https://www.gemconsortium.org/reports/latest-global-report
[6] Van-Lier R. (2022). The new Communities: Overview of the Situation and Current Questions. Confernce at Legal Education for Leadership of Religious Institutes and their Lay Collabotators
[7] Kok, J., van den Heuven, S. C. (2019). Leading in a VUCA world: Integrating leadership, discernment and spirituality. Cham, Switzerland : Springer
[8] Gil-Barragan, J.M, López-Sánchez, M.J. & Aguilera-Castillo, A. (2022). Sustainability: The Role of Spiritual Capital, Transformational Leadership and Effectuation. Journal of Management, Spirituality & Religion (en cours de publication)
[9] Henri Bergson (1946). The Creative Mind: An Introduction to Metaphysics

Cet article fait partie du numéro 75 de la revue FOI

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