3 janvier 2023

Film Net for God : « Les mélodies de la paix »

Une femme au service de la réconciliation au Burundi

Secrétaire du groupe de travail africain sur l’action mondiale contre les atrocités, Lina Zedriga Waru Abuku, ougandaise, fait partie des femmes leaders de la région des Grands Lacs d’Afrique. Son charisme et son dynamisme l’ont poussée à s’engager dans la recherche de la paix dans la sous-région et dans l’Afrique en général.

FOI : Bonjour Lina Zedriga, pourriez-vous vous présenter ?

L. Z. : Je suis née le 8 septembre 1961, je partage un jour de naissance avec Marie, Mère de l’Église ! J’ai grandi dans l’Eglise catholique. Quand j’étais au collège, j’étais la seule fille de la classe, parce que les 50 filles et plus avec lesquelles nous avions commencé l’école primaire avaient abandonné l’école parce qu’elles étaient enceinte. Elles s’étaient mariées, mais j’ai eu la chance de ne pas l’avoir fait si jeune. En 1974, j’ai obtenu une bourse d’études, puis j’ai été admise au lycée. C’était une école très prestigieuse dans le nord de l’Ouganda. Venant d’un milieu rural, c’était la première fois que je voyais l’électricité dans l’école…C’était aussi la première fois que je voyais de l’eau courante, parce que nous avions l’habitude de transporter l’eau avec un seau dans le village ; par ailleurs j’ai pu mettre pour la première fois des chaussures, cela signifiait beaucoup.

FOI : Plus tard dans votre parcours, vous avez choisi de retourner sur les bancs de l’école, pourquoi ce choix ?

L. Z. : J’ai décidé de retourner à l’école pour étudier le droit, à cause de l’injustice faite aux femmes. Je voulais être porte-parole de toutes ces femmes qui vivent l’injustice au quotidien. En 1994, j’ai participé au processus d’élaboration de la Constitution de l’Ouganda. J’étais passée du statut d’enseignante à celui de magistrat. J’ai donc commencé à constater l’injustice dont sont victimes les femmes dans les tribunaux. J’ai vu l’injustice, j’ai touché l’injustice, je l’ai regardée et j’ai dit : « Oh mon Dieu ! ». Puis, à cette époque, il y a eu les questions autour du génocide rwandais.

FOI : Depuis quelques années, vous consacrez beaucoup de temps à la prévention des génocides et des atrocités de masse en Ouganda et dans la région des Grands Lacs. Pourriez-vous nous partager l’expérience qui vous a le plus marquée ?

L. Z. : Mon expérience de chercheuse sur le génocide m’a conduite au Rwanda : nous avons d’abord visité le mémorial du génocide à Kigali, puis nous sommes allés dans les cellules où se trouvaient certains des bourreaux. Au fur et à mesure que nous parlions, je voyais que beaucoup d’entre eux pensaient qu’ils étaient innocents. J’ai pu voir toute la valeur du processus de ‘Gacaca’ (tribunal communautaire du village), quand certains parmi les bourreaux sont sortis et ont avoué comment ils ont pris des enfants et ont écrasé leurs têtes sur l’autel de l’église. Je ne pouvais pas rester là et regarder alors que la situation était si mauvaise. Je devais faire tout ce qu’il m’était possible de faire. Je crois fermement que le Seigneur m’a bénie en me donnant une voix puissante : je parle sans haut-parleur et des centaines de personnes m’entendent.

FOI : Pourquoi avoir choisi le domaine de la prévention des génocides et des atrocités de masse ?

L. Z. : Nous avons des histoires douloureuses de veuves et de veufs, nous avons des histoires douloureuses de jeunes enfants et de jeunes tués en plein jour à cause de leur position politique. Il y a donc un besoin, cela doit cesser. Cela ne devrait pas dégénérer davantage, nous avons des structures en place où ces questions devraient être abordées. Et nous devons transmettre des messages de paix, de réconciliation et d’espoir à notre peuple. J’ai fait une recherche pour l’Union Africaine pour prévenir et contrer l’extrémisme violent pour les jeunes, c’était une véritable étude par pays. Nous sommes allés dans les universités, dans les ghettos, dans les communautés. Il y a tellement de fosses communes dans notre région, que ce soit en Ouganda, au Kenya, au Rwanda, au Burundi. C’est terrible ! Lorsque nous demandions aux jeunes : quel est votre avenir ?, certains répondaient : « Mon avenir est dans le cercueil ». L’attitude de la jeunesse, l’état d’esprit, le logiciel de l’humanité sont totalement corrompus. Nous devons maintenant repenser l’humanité, l’UBUNTU.

FOI : Vous êtes rapporteur du Forum régional de la société civile pour la CIRGL (Conférence internationale sur la région des grands Lacs). Comment cette région peut-elle avancer dans le processus de réconciliation et d’unité ?

L. Z. : Notre génération, quand nous avons grandi, parlait d’humanité, de réconciliation, de construction de la paix, c’est un sujet qui nous tient à cœur. Nous sommes aujourd’hui très transactionnels, mais la construction de la paix, la réconciliation, est transformationnelle, elle n’a pas de prix, elle ne peut pas être achetée. Nous devons donc nous demander comment développer cela en utilisant les moyens que l’Eglise catholique nous a donnés, l’amour et le pardon.

FOI : Comment peut-on être davantage artisan de paix ?

L. Z. : Pour la construction de la paix et la réconciliation, notre rôle est plus grand en tant que chrétiens et nous devons le prendre très au sérieux. Nous devons rassembler les souvenirs qui ont été détruits par la guerre dans notre région, nous devons faire des chemins de mémoire, comme le Rwanda l’a fait. Mais nous devons le faire dans une perspective qui ne soit pas celle de la vengeance ou du traumatisme, nous devons faire en sorte que ce soit une source d’inspiration. Nous devons reconstruire les souvenirs qui ont été détruits par la guerre dans la région, en particulier les bons moments. Les mauvais souvenirs, de troubles, de divisions, laissons-les partir, nous n’en avons pas besoin ! Nous devons construire des ponts, pas des murs. Là où il n’y avait pas de ponts, construisons-les pour s’en souvenir, là où il y avait des murs, brisons-les. Repartons à neuf. Retrouvons l’unité, c’est très important. Propos recueillis par Allégria Nduwimana

Cet article fait partie du numéro 76 de la revue FOI

Ecouter la voix des femmes

mars-avril-mai 2023

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