Anne-Cécile Navarro

conseillère conjugale et familiale. Elle accompagne des couples, des célibataires et anime des temps de réflexions et d’échanges sur la vie af fective, relationnelle et sexuelle avec des jeunes de 8 à 18 ans. Communion du Chemin Neuf

21 décembre 2023

Parler du genre masculin et feminin

Une mission impossible ?

Si je vous dis « genre », à quoi pensez-vous ? Pour ma part, ce simple mot évoque une multitude de choses qui s’entrecroisent : livres, études, conférences, polémiques, émissions, nouvelles lois, … De nombreuses disciplines s’en emparent : biologie, psychologie, philosophie, théologie, médecine, politique, linguistique, sociologie. Parler de genre masculin ou féminin, des différences hommes-femmes, deviendrait-t-il aujourd’hui très complexe, mission impossible ? Je partage ici, quelques clés de compréhension à partir de mon expérience d’écoute des jeunes et des couples, pour nous aider à « penser avec le genre » 1.

Chaque fois que nous sommes en présence de quelqu’un qui se pose des questions sur son identité, sur sa vie affective, relationnelle ou sexuelle, l’attitude qui peut nous inspirer est celle de Moïse devant le buisson ardent (Exode 3) :

Oser s’approcher, faire un détour, ne pas laisser la personne seule avec ses questions, d’autant plus si elle est jeune. Il se peut que ces questions nous dérangent, nous mettent mal à l’aise. Oser s’approcher, c’est se former, lire, écouter une émission, se familiariser avec une question, avec un vocabulaire pour pouvoir rester en lien, se faire proche. Ça ne veut pas dire « adhérer », mais simplement « être avec ». Par exemple, lorsqu’un jeune dit qu’il est non binaire ou Queer qu’est-ce que ça évoque pour moi ? Maintenir le dialogue avec les jeunes qui se questionnent sur leur genre et/ou sur leur orientation sexuelle est essentiel.

L’Académie nationale de médecine, dans son communiqué du 25 février 2022, recommande pour les adolescents souffrant de dysphorie de genre « un accompagnement psychologique aussi long que possible ». Car rien ne permet de distinguer une dysphorie de genre durable d’une dysphorie transitoire liée au bouleversement hormonal et émotionnel de l’adolescence qui se termine naturellement à la fin de la puberté. Ce conseil doit nous encourager à toujours chercher le dialogue, même si nous ne sommes pas spécialistes de la question.

Puis, ôter ses sandales, ne pas se mettre en position haute, celle de celui qui sait et qui impose sa vision, mais en position d’écoute. Offrir une présence fraternelle, un espace, pour qu’une parole puisse surgir, une pensée puisse se développer, des questions puissent se poser. À partir de cette position, rien n’empêche de dire son propre questionnement. « Explique moi, qu’est-ce que ça veut dire pour toi non binaire ? », « Comment tu fais pour parler à ton ami Queer avec un pronom neutre  ?  ». Moïse n’est pas resté passif, il a posé des questions.

C’est dans le buisson ardent que Dieu a révélé qui Il est, son identité, son Nom : « Je suis » et quel projet il avait pour Moïse : être médiateur entre Dieu et son peuple. Notre identité a à voir avec notre place dans une famille, un peuple. L’identité d’une personne est mystérieuse comme le buisson ardent qui brûle mais ne se consume pas. Lorsque nous nous présentons, nous déclinons notre identité : notre genre (M. ou Mme), notre nom de famille ou notre prénom, et si besoin, d’autres éléments qui disent notre appartenance à un groupe humain (nationalité, métier, …). Car l’appartenance à un groupe, à une famille, à une communauté est constitutive de notre identité. Notre sentiment d’exister, d’être « qui nous sommes » est intrinsèquement lié à notre sentiment d’être reconnu, confirmé dans notre identité par ceux qui comptent pour nous  : quel regard mon père et/ou ma mère a posé sur moi dans mon enfance ? Comment ai-je été accueilli, confirmé dans ma féminité ou ma masculinité  ? Aujourd’hui, ai-je trouvé d’autres frères et sœurs en humanité qui, par leur regard, leur écoute et leur parole m’aident à devenir profondément qui je suis ?

Oser s’approcher, c’est se former, lire, écouter une émission, se familiariser avec une question, avec un vocabulaire pour pouvoir rester en lien, se faire proche.

Offrir des espaces de vie, d’échange entre hommes ou entre femmes répond à ce besoin d’appartenance à un groupe porteur d’une même expérience de vie. Se retrouver entre hommes (Kingsmen) ou entre femmes (Sisters, Tentes rouges, Filles du Roi, …) peut aider à se trouver soi-même, développer sa féminité, sa masculinité. Il serait bon de créer aussi des espaces qui favorisent le dialogue Homme/Femme.

Aujourd’hui les réseaux sociaux et les jeux vidéo en réseau, ne sont pas seulement des lieux de divertissement individuel. Ils proposent de faire partie d’une « communauté » de followers. Ils ont ainsi une fonction de support identitaire. Au-delà du plaisir d’échanger des informations, de jouer, de se détendre, de se cultiver, ce sont des lieux de partage de valeurs avec un vocabulaire et une vision commune sur la vie et le monde. Les réseaux sociaux ne sont qu’un moyen technique, une médiation pour créer du lien. Ils peuvent être très positifs – ex : Sœur Albertine sur Instagram – ou plus problématiques, voire dangereux si les valeurs échangées répondent à des questions comme : « comment accéder à un traitement hormonal pour changer de genre le plus vite possible sans passer par un accompagnement psychologique ?». Il existe peu d’espaces qui favorisent des échanges entre parents et enfants sur la place des réseaux sociaux et les valeurs qu’ils véhiculent. En tant que chrétien nous croyons que nous avons reçu notre vie d’un autre, de Dieu, via l’union des corps d’un homme et d’une femme notre vie. Nous croyons aussi qu’il y a une unité entre ce que nous ressentons dans notre corps sexué mâle ou femelle, notre cœur où jaillissent nos désirs, nos attirances, nos sentiments et notre esprit avec lequel nous réfléchissons, nous décidons de nos actes et de nos comportements. Une autre vision est portée par certains mouvements LGBTQI+. C’est l’idée que chacun peut « s’auto déterminer ». Nous ne sommes plus dans une logique de « don à accueillir » mais d’identité à explorer, à affirmer en fonction de son ressenti.

Selon cette croyance développée par le mouvement politique Queer aux USA, moi seul peux savoir qui je suis et moi seul peux affirmer mon « identité de genre » en fonction du sentiment profond que je « ressens » et indépendamment du genre que mes parents et la société m’ont « assigné » à la naissance. Il suffit d’affirmer son genre pour être son genre. Le sexe biologique est là mais il ne signifie plus rien pour la personne. Chacun peut décider qu’il veut être. A partir de là, on ne parle plus de binarité de genre homme/femme mais d’une diversité de genres.

Au fond, qu’est-ce qui fait qu’une femme se ressent femme  ? Qu’un homme se ressent homme ? Comment comprendre, quelqu’un qui ne se sent ni l’un ni l’autre (a-genre), ou successivement l’un et l’autre (Queer, gender fluid) ? Comment parler en français avec un pronom neutre sans que cela ne devienne un véritable casse tête grammatical. Le langage est ce qui nous relie les uns aux autres. C’est ce qui fait qu’on se comprend. « Comment dois je t’appeler ? Peux-tu être indulgent si je me trompe car c’est compliqué pour moi » semble être la façon de rester en relation.

Les jeunes ont soif d’entendre une bonne nouvelle sur le corps, l’amour, la sexualité.

Malgré la profusion d’images montrant la nudité et la sexualité, il y a encore aujourd’hui beaucoup de pudeur, de silence, de non-dits qui entourent l’intimité du corps féminin et du corps masculin. Nombreuses sont les collégiennes qui ne reçoivent aucune information de la part de leur mère sur les règles ou même sur le nom de leur sexe. L’exposition à la pornographie présente sur les réseaux sociaux déforme et avilie la vision de la sexualité.

Nommer avec le mot juste, c’est faire exister. Dire les mots qui valorisent la beauté et l’extraordinaire complexité du corps féminin et du corps masculin, c’est ce que j’essaye de faire, avec mon collègue Jérémie, du CM1 à la terminale. Souvent je prie pour que « les ouvriers soient plus nombreux, car la moisson est abondante et les jeunes ont soif d’entendre une bonne nouvelle sur le corps, l’amour, la sexualité. La plus importante est de leur annoncer qu’ils sont les enfants bien-aimés de Dieu.

[1] Penser avec le genre, Sociétés, corps, christianisme, Edition Artège 2016, Collectif

Cet article fait partie du numéro 77 de la revue FOI

Femmes et hommes : un enjeu de paix

juin-juillet-août 2023

Regard sur le monde  

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