Paulina Pasternak

ccn, sœur consacrée, responsable de la maison communautaire à Wesoła, Pologne

3 janvier 2023

Parcours de femme

Une sœur universelle

Je m’appelle Paulina. Je viens de la banlieue de Varsovie. J’ai grandi dans les années 80, avant la chute du mur, dans une famille de cinq enfants, dans un petit appartement de 64 m2. Bref, j’étais une fille ordinaire, que rien ne faisait sortir du lot. A l’époque, rien ne m’annonçait une vie avec des horizons internationaux.

Pourquoi Dieu adresse-t-il un appel à une personne ? Cela reste un mystère. Je me réveille parfois avec la gratitude pour cet appel adressé à moi en particulier… Mon cœur de femme a été touché par la révélation de son amour, Il m’a vue, m’a attirée à Lui et Il m’a pardonné, Il est infiniment patient, et n’a désiré qu’une réponse libre au retour. La parole : « Tu as du prix à mes yeux et je t’aime » (Is 43, 4) m’a rejointe lors de la session Jéricho. Mon premier « oui » fut donné un 28 août 1998 à Sablonceaux.

Pour mes parents, me voir partir à l’âge de 19 ans sans avoir fait d’études, a été difficile. Lorsque la communauté m’a proposé de suivre un cursus de philosophie à Chartres, j’ai senti que la barre était mise haut, notamment au niveau de la langue. D’autre part, la pensée abstraite ne faisait pas du tout partie de mon programme scolaire préalable. Je m’attendais à un examen vérifiant mes connaissances acquises et quelle fut ma surprise quand le directeur de la première année, pour le bilan de semestre, nous a demandé : « En quoi vos horizons se sont-ils élargis ? Quelle question émerge en vous ? ». Cette question m’a d’abord inspiré de la crainte : « Que répondre à cela ? ». Dans notre éducation polonaise, poser des questions n’était pas bienvenu, cela signifiait remettre en cause le système communiste. L’élève était alors humilié et présenté comme « bête » devant la classe. A ce moment-là, une grande joie a émergé, comme une lumière dans le tunnel : il ne s’agissait donc pas de savoir beaucoup, mais de trouver du goût dans ce qui m’intéressait. Et ce que je pense compte ! Apprendre et comprendre seront pour toujours une motivation très forte pour la mission et pour ma vie au quotidien. A cette étape, les frères ont cru que j’étais capable et j’ai fait confiance au discernement communautaire.

Puis, une parole du P. Laurent Fabre, encore berger, sur la place des sœurs dans la communauté marque une étape importante et a consolidé la confiance en moi. Lors d’une rencontre des célibataires consacrés à Noël, Laurent m’a surprise en nous disant, à nous les sœurs, combien notre place dans la communauté était précieuse. Ce n’était pas ma question du moment. Mais cette parole m’a fait grandir, m’a valorisée, m’a sans doute fait éviter de nombreux combats. C’était comme un coup de vent dans les voiles d’un voilier, comme un canal d’irrigation souterraine dans un jardin, une force invisible qui soutient et agit dans la longue durée. Je n’étais pas une fille avec des ambitions, je n’ai jamais voulu être une «  responsable  » et je ne suis pas une féministe militante. Je crois que Dieu nous a créés, femmes et hommes, égaux et c’est ensemble que nous devons Le servir, en se complétant et en s’enrichissant mutuellement. Nous n’avons pas à être jaloux de la place d’un autre, il y a suffisamment de travail pour tous dans la vigne du Seigneur. La mise en commun de nos énergies, cette synergie, fait pousser la mission en avant. Pour moi, c’est un échange mutuel. La communauté, à travers la parole des frères et sœurs, m’a fait avancer. J’ai fait beaucoup, parfois peu, mais avoir cette terre où je peux me donner et grandir est essentiel pour moi. C’est la base : être une femme courageuse pour porter mes frères, être une sœur qui prend soin, qui a du temps pour parler et être disponible, qui n’a pas peur de dévoiler ses failles.

Dans la vie communautaire, en tant que sœur, je crois qu’il s’agit d’être présente, attentive, être à l’écoute des autres et de leur besoin, de s’occuper des détails, prendre soin de la décoration, créer une bonne ambiance dans les lieux communautaires, tenir le rythme de la prière et intercéder, ça fait du bien à toute la communauté.

Ensuite, le Seigneur m’a invitée à élargir mon cœur dans une mission internationale. « Étends les cordages, déplace tes piquets ». Pendant huit ans, j’ai eu la chance de travailler dans l’équipe multimédia de la communauté. Au départ avec peu de compétence technique, mais avec le temps, j’ai appris un nouveau métier. J’ai aussi appris à devenir « sœur universelle » : les frottements entre nos cultures ont bien « sculpté  » mon cœur, pour qu’il puisse aimer davantage, aller au-delà de mes préjugés. Lors de la réalisation d’un film sur le dialogue interreligieux, j’ai contacté un groupe d’échanges entre femmes chrétiennes et musulmanes. Ces rencontres, qui portaient sur le sens de la vie et ses valeurs, m’ont façonnée en tant que femme. Parmi les personnes présentes, j’étais celle qui avait choisi de ne pas porter d’enfants, qui mène une autre vie, ne fonde pas une famille. Non seulement cela n’était pas un obstacle entre nous, mais, dans nos dialogues profonds sur la spiritualité et la vie intérieure, nous étions les unes pour les autres un appui mutuel. A chaque fois, je repartais avec le sentiment d’être reçue pour ce que j’étais.

J’ai grandi avec trois sœurs et, au lycée, j’étais dans une classe de 35 filles. Quand j’ai entendu l’appel à suivre le Seigneur, je ne m’imaginais pas dans une congrégation féminine. La vie fraternelle que je vis aujourd’hui, avec des hommes et des femmes, consacrés et couples ensemble, dans un échange de dons et de charismes, est si belle, que je ne peux imaginer une autre vie.

Cet article fait partie du numéro 76 de la revue FOI

Ecouter la voix des femmes

mars-avril-mai 2023

Vie de la Communauté  

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