Fabienne de Tourmigny

enseignante « Ecole sans Frontière »

21 décembre 2023

Accompagner des jeunes migrants

Vers une « Ecole sans Frontière »

Initié par le Centre de la Réconciliation, indépendant de l'Eglise du même nom, le projet a émergé en 2013 en réponse aux besoins de jeunes migrants mineurs non-accompagnés. Au fil des ans, l'Ecole Sans Frontière a élargi son offre éducative, impliquant une équipe de bénévoles dévoués et des partenariats clés. En 2023, l'ESF accueille environ 50 jeunes chaque semaine, dispensant des cours dans diverses matières et facilitant leur intégration sociale. « L’ESF, c’est notre famille », déclarent fièrement les élèves, soulignant ainsi l'impact profond de cette initiative éducative et sociale qui va bien au-delà de la simple transmission de connaissances. L'ESF représente ainsi une lueur d'espoir et de solidarité dans la vie de jeunes confrontés à des défis exceptionnels. Fabienne de Tourmigny, enseignante bénévole à École Sans Frontière, répond à nos questions.

FOI
Pourquoi devenir bénévole à l’ESF ? Quel est votre travail ?

FdT

J’ai été enseignante pendant plusieurs années, puis j’ai quitté ce métier car je ne me retrouvais plus dans le système scolaire français. Un jour, alors que je discutais avec un ami, il me dit qu’il cherchait des bénévoles pour l’Ecole sans Frontière. J’étais en attente de quelque chose qui ait du sens pour moi et je suis venue là un peu par hasard. Mais, j’ai finalement trouvé quelque chose qui correspondait à mes choix et à mes motivations.

Je donne des cours de Français et je m’occupe aussi de la scolarisation des élèves après leur passage à l’ESF, lorsqu’ils rejoignent ensuite un lycée pendant les deux ans de CAP ou de bac pro.

FOI
Qui sont ces élèves ? Quelles forces et vulnérabilités les caractérisent ?

FdT

Pour moi, la force de ces élèves réside dans le fait d’avoir quitté leur famille et leur pays. Quitter sa famille est très difficile, sans compter le trajet dans des conditions très dures. Pendant le voyage entre leur pays et la France, beaucoup perdent des frères, des amis, leur famille. Parmi ces jeunes, beaucoup sont traumatisés, mais on ne le voit pas. Ce qu’on voit c’est leur énergie à l’école ; on voit leur désir d’apprendre, en tous les cas quand on est en groupe. Ils sont là pour apprendre. Ils font bonne figure. Leur vulnérabilité, on ne peut la voir que si on est seul avec l’un d’entre eux. Là il va pouvoir parler. Et ça devient difficile, même pour l’enseignant.

Au début, pour moi, c’était comme un traumatisme quand j’entendais leur histoire, les conditions dans lesquelles ils étaient logés dehors dans la rue. Maintenant, cela reste dur quand j’entends leur histoire de vie, leur passage, leurs frères morts, c’est tellement fréquent ; on ne peut même pas le nommer. C’est leur fragilité qu’ils nous rendent, une sensibilité, une émotion  évidente, ça peut être un peu difficile mais ça fait partie du partage, de cette activité, de cette disponibilité. On n’est pas là uniquement pour leur apprendre à lire, on est là aussi pour les écouter, pour les aider, leur donner les codes de la France.

FOI
Qu’est ce qui est porteur pour ces jeunes ? Quel est leur avenir ?

FdT

Ce passage à l’ESF va permettre d’ouvrir des portes d’entrée dans un parcours de vie. Les études, c’est leur avenir. Pour moi qui fais de l’alphabétisation, mon objectif est qu’ils puissent être lecteurs, pas uniquement déchiffrer des mots mais leur donner le plaisir de lire : pour eux c’est l’avenir. L’école, l’apprentissage du français, c’est la porte de leur vie, ils s’y accrochent et nous avec eux.

On est important pour eux, on a même parfois trop d’importance : on est leur bouée de sauvetage ! Certains jours, je reçois des messages : « Comment tu vas ? », mais ça veut dire : « Occupe-toi de moi : j’ai encore eu un rendez-vous chez le juge et ça s’est mal passé ». Je peux prendre du recul, mais quelquefois c’est lourd et culpabilisant… C’est un mix d’émotions positives et négatives qui nous assaille, qui nous entraîne parfois jusqu’au malaise… J’ai vu plusieurs fois des enseignants qui ont arrêté, car, émotionnellement, c’était trop lourd. Je pense que, nerveusement, il faut être équilibré pour supporter en étant positive et les aider : ne pas sombrer, ne pas être atteint. Et ça arrive : il y a des enseignants qui arrêtent à un moment, car c’est trop difficile.

FOI
Que vous apporte cet engagement ?

FdT

Je pense que je ne peux pas vivre sans partager la chance de vivre en France, de savoir lire, d’avoir un certain nombre de connaissances. Il y a aussi un échange réciproque : ils nous apportent leur culture et leur savoir. Je ne peux pas vivre sans m’ouvrir à autre chose que ma vie. C’est une vraie bonne énergie pour moi de faire cours. En plus, au niveau de l’école, on est une équipe, on fait bouger les choses.

Par cette activité, je fais aussi découvrir cette réalité à mon environnement et je sais que ça fait bouger les mentalités autour de moi : penser que l’étranger n’est pas dangereux, qu’il y a des vies à connaitre et des personnes à rencontrer.

Propos recueillis par V. Pilet

Paroles de jeunes

Dédé Evouna

« Je m’appelle Dédé Evouna, je suis en classe de CM2 à l’Ecole sans frontière de Lille. Je viens du Cameroun. Depuis que je suis tout petit, j’ai toujours rêvé de m’occuper des gens et de faire mes études pour être un aide-soignant ou un grand cuisinier de tout style de repas, chaud ou froid. Je suis fier de venir à l’école, car ça fait des années que j’ai quitté l’école. »

Gaétan Boris

« Je suis né au Cameroun, je suis à Lille pour faire des études et avoir un diplôme, faire une formation en plomberie et je suis déterminé à aller jusqu’au bout de mon rêve de devenir ingénieur. »

Malick Camara

« Je m’appelle Malick Camara, je suis né en Guinée Conakry. Je suis venu à Lille, car d’abord j’aime beaucoup cette ville. A mon premier jour ici, je suis parti à la police. Comme tous les enfants, on a un droit et un devoir dans toute société. Après, la police m’a conduit dans un centre d’hébergement pour les mineurs, et j’ai passé une évaluation.

Aujourd’hui, je fréquente l’Ecole sans frontière. Cette école m’a beaucoup aidé pour une mise à niveau, j’aimerais être scolarisé, comme tous les enfants de mon âge, aller dans un lycée pour apprendre et devenir utile à la société où je vis. Une fois scolarisé, je compte être médecin. La seule chose qui peut m’empêcher de faire la médecine c’est le manque de soutien. »

Cet article fait partie du numéro 79 de la revue FOI

PAUVRETE ET VULNERABILITE

décembre 2023-janvier-février 2024

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