P. Gilles Tchissambo

ccn, Congolais, en miss ion au Burundi

1 septembre 2021

Semaine communautaire "Afrique"

Vivre loin de son pays

Originaire du Congo-Brazzaville, j’ai rencontré la Communauté du Chemin Neuf en France, dans les Alpes Maritimes où j’étais à l’époque jeune étudiant, il y a plus d’une vingtaine d’années.

Je suis actuellement en mission à Bujumbura, au Burundi depuis trois ans, au service de la Communauté et de la paroisse qui nous a été confiée par l’Archidiocèse de Bujumbura depuis 2007. J’ai 43 ans, j’ai été ordonné prêtre dans la Communauté du Chemin Neuf il y a sept ans. J’ai fait des études de Médiation et d’Ingénierie Culturelle à Nice Sophia Antipolis avant d’entrer dans la Communauté et après une expérience professionnelle de trois ans dans le domaine de l’ingénierie culturelle. Après mon ordination presbytérale, j’ai fait un master en théologie biblique aux Facultés Jésuites de Paris avec une insertion pastorale en paroisse dans le diocèse de Chartres où nous avons une paroisse.

J’ai donc passé une bonne partie de ma vie en France, où j’ai rencontré très tôt la culture de l’autre en dehors de mon pays d’origine. Cette culture de l’autre m’a façonné et m’a également permis d’affirmer ma culture d’origine, celle de mes parents et de mes grands-parents. C’est dans ce sens que je peux comprendre aujourd’hui les propos du Pape François qui parle de l’ouverture au monde comme d’une richesse : « Je ne rencontre pas l’autre si je ne possède pas un substrat dans lequel je suis ancré et enraciné, car c’est de là que je peux accueillir celui qui est différent et recevoir son apport original. Je dois être bien ancré dans mon peuple, avec sa culture 1 ».

La puissance du substrat culturel

L’éloignement reste simplement physique pour ma part dans la mesure où la puissance du substrat culturel m’a toujours accompagné. J’ai pu, ainsi, rencontrer l’autre dans sa différence tout en affirmant mon identité et mes racines en tant que Congolais, originaire de Pointe Noire. C’est grâce à la puissance de ce substrat culturel que l’éloignement peut être vécu, en ce qui me concerne, non pas comme une mélancolie, mais plutôt comme une grâce qui me permet d’aller à la rencontre de l’autre différent. Je me souviens d’une rencontre que j’ai faite dans le Sud de la France, au coeur de mes études, avec un ami niçois. Nous parlions de la « prise en charge » de nos grands-parents. Cet ami m’a partagé la situation de sa grand-mère, qui était avancée en âge et que la famille envisageait d’emmener dans une maison pour personnes âgées. J’étais un peu étonné par cette façon de faire. Cette réaction n’était autre que l’expression du substrat culturel que j’avais en moi. Je lui ai dit que, dans ma culture, les personnes avancées en âge restaient généralement en famille jusqu’à leur mort.

Ces différences culturelles à travers nos expériences respectives avaient pourtant un point commun, le bien de la personne, une valeur universelle qui se particularise dans nos différents contextes. La rencontre de nos deux substrats culturels nous a aidés à accueillir ce que nous avions de propre dans nos cultures. Cela a pu révéler pour ma part, malgré l’éloignement, que j’avais un ancrage et un enracinement culturels. C’est dans ce sens que nous pouvons comprendre ce proverbe africain de Seydou Badian, écrivain et homme politique malien : « Le séjour dans l’eau ne transforme pas un tronc d’arbre en crocodile 2 ».

Le désir de la rencontre de l’autre, fondement de mon appel à la vie communautaire

Les rencontres amicales que j’ai pu faire avec l’autre différent de moi, en tant qu’étudiant et jeune professionnel en France, m’ont fait réfléchir sur la question de la fraternité. Il m’est apparu donc comme un appel : qu’il était possible de vivre ensemble entre les personnes de différentes cultures et ce malgré le poids de l’histoire entre l’Afrique et l’Europe. Malgré le passé douloureux marqué par les colonisations, mon expérience personnelle de rencontre de la culture de l’autre a été un élément déclencheur de mon appel à vivre la fraternité universelle. Cette rencontre de l’autre, en relisant mon parcours aujourd’hui, n’a pu se faire que parce que j’avais ce substrat dont parle le Pape François. Mais il a fallu l’autre différent de moi et qui n’est pas de ma culture pour que cette rencontre puisse se faire. Ce désir pressant de rencontrer la culture de l’autre a été confirmé par mon passage en année propédeutique au séminaire diocésain de Nice avec la volonté d’aller plus loin dans la fraternité universelle, c’est-à-dire l’ouverture au monde et la rencontre d’autres cultures. Par ailleurs, j’avais entendu parler du charisme d’unité de la Communauté du Chemin Neuf et cela m’attirait également. Mon premier contact avec la Communauté, lors d’un festival des Jeunes à l’Abbaye de Hautecombe, a été le moment où ce désir d’ouverture à la culture de l’autre, à l’universel, fut confirmé par le Seigneur. La rencontre des jeunes venant de plusieurs continents a été un moment important : j’avais enfin trouvé ce que je cherchais, c’est-à-dire rencontrer l’autre qui est différent de moi. Cette rencontre, qui m’a transformé de l’intérieur, n’a été possible que parce que j’avais un substrat.

La parole du Seigneur qui m’accompagne dans cet appel à la fraternité universelle avec l’ouverture au monde, est la suivante : « J’ai fait de toi la lumière des nations, pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre » (Is 49, 6). A travers ce passage du prophète Isaïe, j’ai commencé à comprendre peu à peu le sens de mon appel à partir de la France et non pas du Congo-Brazzaville, mon pays d’origine. A trtravers mon appartenance à la Communauté, et l’envoi en mission dans d’autres pays, je peux rendre témoignage de cet appel à la fraternité universelle. Et, là où la Communauté m’envoie, ce qui me donne la force de vivre éloigné de mon pays, c’est ce substrat que j’emporte avec moi.

La semaine internationale « africaine » de la Communauté du Chemin Neuf en Côte d’Ivoire, un moment de confirmation de mon appel à la fraternité universelle.

Cette semaine internationale « africaine » organisée par la Communauté du Chemin Neuf en Côte d’Ivoire m’a permis une fois encore de vivre la fraternité universelle. Cela a été important pour moi du fait que les différences que nous exprimions, par exemple sur la place d’une famille congolaise ou burkinabaise dans une vie communautaire sous le même toit, traduisaient également la richesse de nos cultures : pour chaque famille, l’éloignement de son pays, de sa culture ne peut pas être vécu de la même manière.

Vivre cette semaine m’a davantage ancré et enraciné dans ma propre histoire, celle de la première fondation de la Communauté du Chemin Neuf en Afrique. La présentation de cette première fondation au Congo-Brazzaville, par des frères blancs qui ont séjourné à Kimbaouka, m’a permis de réaliser à quel point notre communauté a un rôle de « pont » entre les cultures.

Je bénis le Seigneur pour notre petite Communauté du Chemin Neuf qui m’a conduit à découvrir qu’il était possible de vivre l’éloignement de son pays, de sa culture, en vivant loin de son pays. En effet, la rencontre avec des frères et soeurs d’autres cultures nous donne de retrouver au fond de nous-mêmes les racines de notre pays que l’on porte. Tchicaya U Tam’Si, poète congolais, a eu raison de dire à ses compatriotes restés au pays : « Vous habitez le Congo ; le Congo m’habite 3 ». C’est à chaque rencontre de nos différents substrats culturels, quel que soit le pays, avec des frères et soeurs d’autres pays, que je me sens affirmé dans mon identité. Je me sens aujourd’hui appelé à persévérer dans cet appel à la fraternité universelle qui reste un don de Dieu. L’expérience que je vis avec la Communauté au Burundi depuis trois ans confirme cet appel à la fraternité universelle. Je demande au Seigneur de renouveler en moi ce don, jour après jour, qui est un appel : être à ma façon cette sorte de « pont » entre l’Afrique et l’Occident, entre les deux cultures. Car c’est en rencontrant la culture de l’autre, la culture française, que je me suis senti davantage enraciné et ancré dans ma propre culture. C’est pourquoi le Pape François affirme : « En se regardant soi-même par rapport au point de référence de l’autre, de celui qui est différent, chacun peut mieux reconnaître les particularités de sa personne et de sa culture : leurs richesses, leurs possibilités et leurs limites 4 ».

ape François, Lettre encyclique Fratelli Tutti, sur la fraternité et l’amitié sociale, Vatican, Libreria Editrice Vaticana, octobre 2020. § 143.
[2] Seydou Badian Kouyaté, Sous l’orage, la mort de Chaka, Paris, Présence Africaine, 1963.
[3] Tchicaya U Tam’ Si, « Ecrire le Congo à partir de l’ailleurs » in Africultures de Boniface Mongo-Mboussa, Paris, Février 2002.
[4] Pape François, Lettre encyclique Fratelli Tutti, § 144, p.

Cet article fait partie du numéro 70 de la revue FOI

Mémoire et identité

septembre-octobre-novembre 2021

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