Line Couitchéré

Oncologue Pédiatre au Centre Hospitalier Universitaire (CHU) de Treichville, spécialiste des cancers de l’enfant, Côte d’Ivoire

21 décembre 2023

Témoignage

Vivre pleinement l’instant présent avec chaque enfant

Line est médecin, responsable de l'unité d'oncologie pédiatrique du CHU de Treichville à Abidjan (Côte d’Ivoire). Sa vie est pour ainsi dire donnée pour les enfants atteints de cancers. Elle nous relate la manière dont est née cette vocation spécifique auprès de ces enfants, son cheminement vers ce prendre soin si particulier.

Je suis arrivée dans le service de pédiatrie du Centre Hospitalier Universitaire de Treichville en 1995 comme interne des hôpitaux d’Abidjan. C’était mon premier poste d’interne. Deux années plus tard, je devais passer au moins trois mois dans l’unité d’oncologie et hématologie pédiatrique. J’étais enthousiaste à l’idée de faire ce stage. Comme le responsable de l’unité m’avait approchée pour faire partie de son équipe, j’imaginais que j’allais être une oncologue pédiatre de renommée, car le responsable de l’unité était le seul oncologue pédiatre du pays. C’est dans cet état d’esprit que je suis arrivée dans l’unité.

J’ai commencé à tisser des relations « fortes » avec les petits malades, notamment avec le petit Oumar. Cet enfant était très attaché à moi et m’appelait régulièrement durant ses séjours à domicile. Un « beau » matin, Oumar est décédé à l’hôpital. C’était le décès de trop car, avant lui, il y en avait eu d’autres. J’ai commencé à déprimer. Je ne manifestais aucun intérêt pour ce qui pouvait se passer autour de moi. Je suis restée chez moi dans cet état pendant trois semaines.

Lorsque j’ai repris le travail, j’ai demandé à changer d’unité. Je n’avais pas l’intention de retourner en oncologie. Deux mois plus tard, j’ai été recontactée par le responsable de cette unité, mais j’ai refusé son offre. Le même soir, en prenant le bus pour rentrer chez moi, j’entends mon cœur chanter avec insistance. Je tends l’oreille du cœur pour écouter les paroles du chant, et les voici : « Vanité des vanités, vanité des vanités, sans amour tout est vanité. Je ferai partout des merveilles, mais, sans amour, tout est vanité ».

Et moi de dire : « Pourquoi dis-tu cela ? » Dans le bus, mon cœur ne chantait plus, mais je pouvais entendre (je ne saurais dire comment) : « Comment es-tu allée dans cette unité ? dans quel état d’esprit ? N’était-ce pas par orgueil ? Ceux qui me connaissent savent que l’on reçoit de moi ».

A partir de ce jour, j’ai commencé un cheminement dans ma relation personnelle avec le Seigneur. Au bout d’un certain temps, en passant dans l’unité, je pouvais lever la tête et regarder les enfants souffrant du cancer qui y séjournaient. Les médecins ne désiraient pas travailler dans ce secteur à cause de la désolation qui y régnait. La prise en charge des enfants était insuffisante et il y avait un nombre non négligeable de décès. Un matin, alors que je passais par là pour me rendre dans mon unité, j’entends : « Regarde, ils n’ont personne. Eux aussi ont besoin de médecins. Moi j’ai besoin de toi là ».
Le Seigneur m’a aidée progressivement à accueillir l’idée de retourner et j’y suis retournée. Une des choses que le Seigneur m’a dites, sur laquelle je m’appuie encore maintenant : « Vivre pleinement l’instant présent avec chaque enfant en gardant bien présent à l’esprit que demain ne m’appartient pas, mais dépend de Dieu ». J’avoue que cette parole m’a libérée. J’ai donc commençé à travailler dans cette unité d’oncologie pédiatrique. C’était en 1999 et, une année plus tard, je me suis retrouvée à la tête de l’unité, après le départ inopiné de celui qui était alors notre responsable et formateur. « Que rien ne te trouble, que rien ne t’effraie […] Dieu seul suffit », j’ai véritablement fait l’expérience du Seigneur « mon appui », mon rocher imprenable.

La Côte d’Ivoire compte aujourd’hui trois unités de prise en charge des enfants souffrants du cancer, qui diagnostiquent et traitent en moyenne 320 nouveaux cas de cancer pédiatrique par an sur les 750 à 900 cas attendus. De nombreux malades meurent sans diagnostic et sans prise en charge spécifique.

Les enfants que nous recevons dans l’unité d’oncologie pédiatrique du CHU de Treichville sont issus de familles modestes et viennent des zones rurales dans 40% des cas. Les parents sont pour la plupart des cultivateurs. Certains d’entre eux arrivent pour la première fois à Abidjan à l’occasion du traitement de leur cancer et parfois ne parlent pas le Français. Le traitement du cancer a un coût que 95% des familles des enfants que nous recevons ne peuvent supporter. Le traitement n’est pas non plus subventionné par l’Etat de Côte d’Ivoire. C’est dire que les organisations non gouvernementales (ONG), les Fondations et les personnes de bonne volonté engagées dans le social et l’humanitaire jouent un rôle important dans la prise en charge de nos malades.

Aujourd’hui, en faisant mémoire, je rends grâce pour tant d’avancées, les petites comme les grandes. Les progrès réalisés dans la prise en charge des enfants m’ont vraiment confortée dans l’idée que j’avais vraiment répondu à un besoin du Seigneur. La facilité avec laquelle beaucoup de choses ont été mises en place, comment les donateurs sont venus à nous…Tout cela ne peut être que l’œuvre de Dieu.

J’ai pu expérimenter la fidélité du Seigneur et j’ai touché du doigt la Providence divine si je puis m’exprimer ainsi. Je suis un témoin de l’œuvre de Dieu en milieu hospitalier et nous (les parents et le personnel soignant) formons ensemble une chaîne de solidarité autour de l’enfant. Le nombre de parents qui mettent leur plantation en garantie à vil prix pour soigner leur enfant a nettement diminué. Le nombre de frères et sœurs d’enfants souffrants de cancer dont la scolarité est suspendue pour permettre à leur frère de se soigner a diminué. Le nombre d’enfants souffrants de cancer dont la santé est sacrifiée (refus des parents de traiter l’enfant à cause des préjugés) au profit des frères et sœurs a diminué. Nous partageons aussi la joie des parents dont les enfants arrivent en fin de traitement. Certains parents d’enfants traités et guéris apportent leur soutien à ceux qui sont en traitement en aidant financièrement ou en présentant leurs propres enfants pour dire que c’est possible de guérir et d’avoir une vie normale. Moi je suis témoin de tout cela. Dieu est fidèle, il va faire encore ! L. C.

Cet article fait partie du numéro 79 de la revue FOI

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