1 mars 2021

Interview : Frédéric, détenu à la maison d’arrêt de Caen.

«Voici, je me tiens à la porte et je frappe» (Ap. 3, 20)

« Je suis arrivé terriblement angoissé, stressé et puis on se pose toujours la question : pourquoi on est là ? Et surtout, pourquoi Dieu m'a laissé venir là ? »

NFG : Quand êtes-vous arrivé à la maison d’arrêt ?

Je suis incarcéré à la Maison d’arrêt depuis le 3 septembre 2020 et avant j’étais en mandat de dépôt en 2016 pendant presque sept mois. Donc trois ans après, je suis passé au tribunal et puis, j’ai été condamné. C’est mon cinquième mois à la maison d’arrêt depuis mon jugement.

NFG : Quelle expérience intérieure vivez-vous en prison ?

On n’est pas libre, bien sûr, on est dans une cellule entre quatre murs comme on peut le croire, mais ce qui est bien avec notre Seigneur Jésus-Christ, c’est qu’on a cette liberté intérieure qui nous permet de supporter cette incarcération. Il est lui-même notre liberté. Et moi personnellement, je dis toujours que j’ai de la chance de l’avoir à mes côtés, parce que c’est lui qui me dirige, c’est lui qui me construit, chaque jour, chaque instant. C’est grâce à lui que j’obtiens le courage de supporter cette incarcération et surtout de me sentir libre intérieurement, de mes pensées et de mes mouvements. J’ai construit ma vie en maison d’arrêt grâce à cette pensée positive, qui me permet de rester dans la foi.

NFG : Comment avez-vous redécouvert la foi ?

Arrivé en 2016 à la maison d’arrêt, j’avais perdu la foi. J’étais toujours croyant mais sans vivre ma foi comme je le faisais avant. C’est quand je suis arrivé en maison d’arrêt que j’ai redécouvert la foi chrétienne qui, sans doute, était en moi, mais qui sommeillait.

Ma foi m’aide à passer cette terrible épreuve par la grâce de Dieu. Les aumôniers m’ont beaucoup aidé, ils m’ont soutenu pendant cette période de 2016 en mandat de dépôt, puis en 2020, après le verdict du jugement qui m’a condamné. C’est vrai que ça m’a brisé de revenir là, sachant que, quand j’étais sorti en 2017 de mandat de dépôt, je me disais : « Voilà, ça y est ». J’étais déçu de revenir là, mais en même temps, le fait de me retrouver entouré de personnes qui me connaissent bien et en qui j’ai une grande confiance, ça m’a permis tout de suite de pas souffrir comme j’ai souffert en 2016, la première fois. C’est vrai que cet entourage, cette famille que je me suis construit, ça a beaucoup apporté et ça continue d’apporter dans la vie que je vis aujourd’hui.

NFG : Qu’est-ce qui vous a redonné le goût de la prière ?

J’ai une famille avec trois enfants à la maison et c’est vrai que d’un côté cette vie familiale a donné beaucoup plus d’importance à ma foi, ainsi que cet entourage qui prie pour moi et moi pour eux. D’un autre côté je prie avec le Magnificat que je lis tous les jours, mais aussi la Bible, et je chante. J’ai même commencé à écrire des chansons, des chansons sur Dieu et j’ai fait la rencontre d’un frère qui est maintenant en liberté. C’est vrai qu’avec lui, j’ai partagé des moments de prière qui resteront inoubliables, cette foi qu’on a partagée ensemble en cellule et ça nous a fait beaucoup de bien.

Il y a longtemps que j’ai demandé à Dieu de me révéler ce qu’il attendait de moi, car je demande trop à Dieu ! Je demande qu’il protège ma famille, qu’il protège mes enfants, qu’il protège ma compagne, qu’il protège mes parents. Je prie pour les autres, donc je me suis dit : « J’aimerais bien aussi faire quelque chose pour le Seigneur. » Pour moi, c’est très important de se sentir utile, de faire quelque chose de notre vie qui ait vraiment de la valeur, parce que, hormis la charité qu’on partage, que ce soit à l’extérieur ou ici, avec des frères, hormis l’amour qu’on donne aux autres, hormis tout ça, je me dis que ce serait mieux qu’il me montre au moins un chemin où moi aussi je peux servir l’Eglise.

NFG : Comment gardez-vous ce rôle de père de famille à distance ?

J’ai toujours voulu être là pour soutenir ma famille et là, je me suis retrouvé dans une section spéciale de la prison ; je ne pouvais plus les aider. Comment faire pour être là pour eux ? Je me sentais impuissant, perdu, à un moment donné, sans valeur et j’ai eu ce soutien de l’Église qui m’a fait comprendre qu’on fait partie, nous, du corps du Christ. Il y a quelques jours, j’ai eu un souci au niveau de la maison. Je n’avais plus de fuel pour le chauffage. C’est vraiment quelque chose qui est important, surtout en ce temps d’hiver. Au lieu d’avoir leur chambre habituelle, les enfants se sont retrouvés à dormir dans une seule pièce avec leur mère et c’était un déchirement aussi pour moi parce que je me sentais incapable. J’en parlé aux aumôniers qui m’ont aidé : des personnes qui ne me connaissent pas et qui ont été touchées par cette situation ont contribué à acheter le fuel. Quand je vois ça aujourd’hui, je me rends compte de la charité de l’Église, ça m’a bouleversé ! C’est vrai, ça m’a bouleversé et ça a aussi raffermi la confiance en l’Eglise de ma compagne et cela n’a pas de valeur ; le fait de redonner l’espoir à une femme qui souffre de l’absence de son mari et qui se retrouve seule avec trois enfants, ce soutien-là, ça redonne espoir, car ils ne sont pas seuls.

NFG : Qu’est-ce qui vous console dans ce lieu caché ?

Je n’ai pas l’impression de suffoquer ou d’étouffer ; intérieurement, j’ai toujours cette joie et plus encore quand je retrouve les autres, je sens toujours cette joie intérieure, parce qu’elle est partagée, et ça c’est une véritable joie. Je suis devenu tellement sensible que je peux avoir des larmes à tout moment, vu la situation à l’extérieur et le fait que j’ai l’impression de ne pas être là pour ma famille. Mais, d’un autre côté, intérieurement, je ne cesserai jamais de remercier Dieu, parce que lui me montre que la joie intérieure, je l’aurai toujours.

NFG : Comment arrivez-vous à tenir radicalement dans la foi et l’espérance ?

Une fois, j’ai lu cette phrase de Khalil Gibran, tirée du livre Le Prophète : « Si vous saviez garder votre coeur émerveillé devant les miracles quotidiens de votre vie, votre douleur ne vous paraîtrait pas moins merveilleuse que votre joie. Vous accepteriez les saisons de votre coeur, comme vous avez toujours accepté les saisons qui passent sur vos champs…Et vous veilleriez avec sérénité durant les hivers de vos chagrins. »

Pour moi cette situation que je vis, c’est comme un hiver qui est endeuillé, mais malgré tout ça, j’ai la force de notre Seigneur. La force que le Seigneur me donne me fait comprendre que ma vie ne s’arrête pas là.

Cet article fait partie du numéro 68 de la revue FOI

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